Photo de groupe en Albanie sur un projet Erasmus+.

« Erasmus+ leur a ouvert de nouvelles portes, leur a permis d’entrevoir un autre champ des possibles » : Interview avec Chloé Bernardino.

Le Mouvement Colibris apporte un soin particulier au développement de projets intergénérationnels depuis 2022. Sous l’impulsion de Chloé Bernardino, en 2025, nous avons intégré le programme Erasmus+ qui soutient les coopérations associatives entre partenaires européens et permet aux jeunes de 18 à 30 ans des expériences de mobilité uniques. Retour sur l’évolution d’un axe de travail constitutif de la raison d’être de notre Mouvement.

Pourquoi le Mouvement Colibris s’est-il engagé dans un programme pour les jeunes puis aujourd’hui de dialogue intergénérationnel avec Erasmus+ ?

Chloé Bernardino : Quand on pense la transition écologique et sociale, on parle déjà de certaines populations discriminées, de la nécessité d’être plus inclusif·ve, et donc on ne peut pas écarter les jeunes. Si on doit penser la transformation de la société, c’est avec tout le monde. Ils et elles vivent le changement climatique de plein fouet. De ce fait, c’est difficile de faire des projets de vie, de vivre des canicules à répétition durant l’été. Il y a beaucoup d’enjeux qui viennent vraiment changer la vie des jeunes – dont je fais partie d’ailleurs –, et en discutant avec elles et eux, on comprend qu’ils et elles sont beaucoup à se sentir démuni·es, ignoré·es ou pas écouté·es.

Avec ces projets, nous avons donc souhaité d’une part, redonner aux jeunes du pouvoir d’agir, comme on le fait déjà avec les groupes locaux, et ainsi leur permettre de rejoindre des dynamiques qui existent déjà. L’idée était également d’apporter une nouvelle dynamique à ces groupes locaux actifs depuis longtemps et qu’ils bénéficient d’un nouveau « souffle ». Ainsi, ils s’enrichissent de nouvelles idées, d’une façon de voir différente. Les jeunes apportent avec elles et eux des valeurs qui leur tiennent à cœur aussi, et nécessairement de nouveaux questionnements. Et puis c’est aussi l’occasion de semer les graines de futurs membres qui prendront la relève !

« Il y a beaucoup d’enjeux qui viennent vraiment changer la vie des jeunes – dont je fais partie d’ailleurs –, et en discutant avec elles et eux, on comprend qu’ils et elles sont beaucoup à se sentir démuni·es, ignoré·es ou pas écouté·es. »

Comment les groupes locaux ont-ils accueilli ce rapprochement avec les jeunes ?

C. B. : Ce qu’on remarque, c’est que les adultes pensent souvent, à tort, que les jeunes n’ont rien à leur apprendre. Or, dans ces temps de rencontre que nous avons organisés en 2025, il y a une vraie partie d’écoute active. Cela implique de se concentrer pleinement sur ce que son interlocuteur·ice a à dire. Cette étape leur a permis de se rendre compte qu’il y avait beaucoup plus à recevoir que ce qu’ils ou elles anticipaient, chez ces jeunesses plurielles.

De l’autre côté, c’est précieux pour les jeunes d’avoir accès à ces espaces associatifs où l’on apprend différemment. Ne serait-ce qu’en terme de compétences professionnelles à acquérir par l’expérience. C’est ce que nous appellons « l’éducation informelle » ou populaire dans le réseau Erasmus+.  C‘était gagnant-gagnant pour tout le monde : il y a un enjeu de recrutement au niveau des groupes locaux pour renforcer les équipes et de permettre aux jeunes de monter en compétences citoyennes et professionnelles.

Est-ce que tu as noté une certaine résistance par moment ? 

C. B. : Construire dans la durée, sur un projet intergénérationnel, ce n’est pas évident. On n’est pas sur les mêmes temporalités, on a des calendriers nécessairement différents [entre celui des GL et celui des jeunes volontaires]. En ce qui concerne les jeunes, les projets doivent pouvoir s’inscrire sur des années universitaires. De plus, ils et elles ont du temps libre mais déjà réservé en partie à leurs devoirs ou révisions, donc pas si libre que cela. Je pense qu’il y a cet oubli, quand on entre dans la vie active, de ce qu’est la vie d’un·e jeune étudiant·e, ou même d’un·e jeune en alternance ou apprenti·e. Je pense qu’à cet endroit précis, il peut y avoir potentiellement certaines résistances, ou en tout cas un décalage.

Première session en ligne du projet Reboutons la Connexion, septembre 2026.

Chez Colibris, on a donc commencé avec le programme jeunes soutenu par la Fondation SNCF, pour aller vers un programme Erasmus+ sur le dialogue intergénérationnel. Comment tu analyses cette transition, qu’est-ce que cela raconte ?

C.B. : Les priorités du programme Erasmus+ sont : l’inclusion, la diversité, l’environnement et la lutte contre le changement climatique, la transformation numérique et la participation à la vie démocratique. Ces thématiques rejoignent fortement ce que nous portons au Mouvement Colibris.

Cette fois-ci, nous le faisons à une autre échelle, celle de la coopération internationale, car ces projets nécessitent des partenaires européens. Ce changement d’échelle a également permis de prendre du recul, et de comprendre que ces questions intéressent énormément d’associations et mobilisent un grand nombre de citoyen·nes, partout en Europe. En tant que jeune personne, je trouve que nous avons vraiment intérêt de prendre conscience de cette citoyenneté européenne, de ce que l’Union européenne peut nous offrir comme opportunités.

Bien sûr, Colibris avait déjà une dimension internationale par le passé, avec des GL en Suisse et en Belgique, ou même hors de la France métropolitaine dans les départements et/ou territoires d’Outre-mer. Ce qui change aujourd’hui, en travaillant avec le programme Erasmus+, c’est que nous entrons dans un « maillage », un réseau pré-existant et très solide, qui opère depuis de nombreuses années.

« C’est précieux pour les jeunes d’avoir accès à ces espaces associatifs où l’on apprend différemment. »

Qu’est-ce que ce programme apporte en matière de citoyenneté ?

C. B. : Les jeunes avec lesquels j’ai personnellement eu le plus d’interactions sont celles et ceux que nous avons fait partir en Albanie. Ils et elles ont été surpris·es de savoir que ces espaces existaient, qu’ils leur étaient accessibles et leur permettaient de soutenir leur passage à l’action. Tout ceci en se rencontrant, en discutant, en se formant et en montant en compétences pour gagner en pouvoir d’agir.

Ils ou elles comprennent aussi que des opportunités d’éducation informelle existent en dehors du territoire français. Qu’elles sont possibles et accessibles grâce aux choix de vote européen. C’est une décision politique en fait, l’Europe décide de quels moyens elle souhaite allouer à ces programmes.

Est-ce que cela permet de développer une forme de citoyenneté européenne ? Est-ce que tu suis leur cheminement, cela leur permis d’être investi·es sur d’autres choses ?

C. B. : Finalement, on est beaucoup de jeunes en Europe à avoir des racines multiculturelles, ou des doubles nationalités avec des parents qui viennent d’autres pays. S’ouvrir aux programmes Erasmus+, participer à ces échanges de jeunes, être dans la rencontre avec l’autre, c’est aussi s’ouvrir à cette dimension internationale où la multiplicité d’histoires est permise, où elle est la norme en fait. Au-delà du lien à son pays natal ou d’origine familiale, on devient européen, on ressent cette appartenance-là aussi. Cela donne un espace plus grand pour exister en tant que jeune européen, cela leur permet d’ouvrir des portes jusqu’ici inexplorées pour certain·es.

À noter également que plusieurs participant·es sont des réfugié·es, avec un statut d’asile parfois. En se mobilisant sur ces projets Erasmus+, ils et elles amènent d’autres histoires, des histoires extra-européennes. C’est aussi ça l’Europe – l’Europe en interaction, en relation avec le monde, un continent qui s’est constitué avec les mouvements de migration.

Tu as rejoint Colibris en tant que service civique, en évoluant par la suite vers une fonction de salariée. Comment vois-tu ton évolution en parallèle de celle du programme ?

C. B. : Si je me base sur mon parcours chez Colibris, j’ai moi-même vécu cette montée en compétences, et j’avais à cœur de transmettre cela à d’autres, d’ouvrir la porte en quelque sorte. Je sais que j’ai eu accès à ces espaces qui ont facilité mon cheminement. Ce n’est pas le cas pour tout le monde. Donc, aujourd’hui, si je peux partager l’accès, l’existence de ces chemins et de ces espaces de rencontres, pour permettre à d’autres d’emprunter la même voie, je le fais.

Chloé Bernardino sur le projet en Albanie.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour toi en montant ce projet européen ?Avec le recul, avec l’expérience acquise, qu’est-ce que tu aurais fait différemment ?

C. B. : En fait, le plus difficile, c’est vraiment d’acquérir la compétence professionnelle pour monter ce genre de projets. Comme dans chaque métier, il y a tout un vocabulaire, toute une façon de faire à s’approprier. Heureusement, il y a nos partenaires sur qui compter et qui se révèlent être des vrai·es allié·es pour construire les nouveaux projets. C’est vraiment le principe d’apprendre en faisant, « par l’expérience ». Mettre en œuvre et piloter ces projets est encore un processus difficile pour moi car c’est relativement nouveau. Les dossiers sont denses et complexes à assembler ou à suivre, c’est très exigeant, mais d’un autre côté, cela nous pousse à être rigoureux·ses dans notre manière d’aborder les choses. 

L’autre difficulté que je vois, et sur laquelle je dédierai davantage de temps à l’avenir, c’est la nécessité, au-delà du réseau partenarial en Europe, de travailler avec des associations sur le territoire français. Cela implique de poursuivre mes efforts de veille, de réseautage en allant sur des événements, de créer du lien avec les groupes locaux. Le tout, en parlant de ce que nous faisons avec Erasmus+, afin d’élargir notre tissu associatif avec des structures qui non seulement nous font confiance, mais comprennent ce que nous mettons en place et pourront ensuite relayer plus facilement nos offres à un public jeune.

Ça, c’est la partie difficile mais qu’est-ce que tu as préféré ?

C. B. : Ce n’est pas une question évidente, car les deux projets Erasmus+ que nous organisons viennent à peine de commencer. Reboutons la Connexion, par exemple, n’en est qu’à sa première session. Mais, sur les échanges entre jeunes dont nous avons été partenaires, cela m’a fait très plaisir de leur permettre d’acquérir une expérience de mobilité comme celle-ci : découvrir un nouveau pays, rencontrer des nouvelles personnes, parler une autre langue…

Erasmus+ leur a ouvert de nouvelles portes, leur a permis d’entrevoir un autre champ des possibles. J’ai aimé rendre cela accessible pour elles et eux et les voir en profiter.

Et puis, je ne parle pas simplement de rencontrer d’autres jeunes de sa génération. La rencontre est aussi intergénérationnelle, car il y a toujours des accompagnant·es, des gens qui représentent les associations qui viennent et participent aux animations. Ce sont des endroits où tu grandis en fait, au contact des autres.

Opération de ramassage des déchets sur une plage en Albanie.

Est-ce qu’il y a une anecdote que tu aimerais partager ?

C. B. : Ce n’est pas une anecdote à proprement parler. Mais sur les projets auxquels j’ai participé, j’ai rencontré beaucoup de personnes qui venaient d’Europe de l’Est, notamment d’Ukraine, de Bosnie ou d’Albanie. Pour certain.es, la guerre, c’est le quotidien ou un présent très récent. Ces échanges entre jeunes viennent toujours questionner nos propres privilèges. C’est l’occasion de se repositionner en tant qu’individu dans le monde.

Le fait qu’ici, en France, ou dans d’autres pays d’Europe en général, nous faisons face à la montée de l’extrême droite, ce sont des choses dont nous pouvons discuter pendant ces projets. On se rend compte que tout le monde ne se sent pas concerné·e de la même manière, que les opinions, les priorités comme les réalités de terrain divergent parfois. C’est assez impressionnant d’en prendre conscience dans ce contexte-là.

C’est quoi la prochaine étape en 2027 ?

C. B. : Le dernier projet pour lequel on a obtenu des fonds européens s’appelle IDEAL (Intergenerational Design for Engagement and Action Locally, ou en français : design intergénérationnel pour l’action et l’engagement local). Ce projet est axé sur le recrutement et l’intégration des jeunes dans les groupes locaux : on produira un parcours, basé sur la méthode de la Recherche-action participative, avec un moment de retour sur expérience, et la constitution d’un guide à partager au sein même de notre réseau.

Trois groupes locaux sont déjà embarqués sur ce projet : Paris, Bordeaux et Thouars. Ils étaient enthousiastes de part l’aspect inter-GL, le fait même d’entrer en collaboration avec d’autres groupes, et surtout motivés par une volonté d’ouvrir leur espace, de faire vivre l’entraide, de donner la possibilité à des jeunes personnes de passer à l’action. De continuer à faire vivre les valeurs au cœur du Mouvement Colibris : le respect du vivant, la coopération, la démocratie.