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« Il faut qu’on devienne la mauvaise conscience du libéralisme »


Article paru dans SOCIALTER, Hors-Série n° 4, mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"




Président d’Emmaüs France depuis 2014, Thierry Kuhn a la qualité de toujours faire dialoguer les questions environnementales, sociales et économiques. Son mouvement, fondé par l’Abbé Pierre à l’aube de la société de consommation (1949), illustre cette convergence sur le terrain. Partout, les activités d’Emmaüs installent le « zéro déchet » comme solution à la précarité et au péril écologique. Et posent en même temps la question des liens entre l’économie circulaire et le modèle économique dominant. Propos recueillis par Lucas Roxo et Flore Berlingen - Photos : Sophie Palmier



- Que vous évoquent les expressions « zéro déchet » et « économie circulaire » ?
Cela fait soixante-dix ans que nous sommes, chez Emmaüs, sur une activité de collecte et de réemploi, que nous donnons une seconde vie aux objets pour offrir une seconde chance aux hommes et aux femmes en situation d’exclusion. Nous sommes depuis le début sur la question du zéro déchet, même si ce n’était initialement pas par conscience écologique mais par nécessité. Il fallait trouver une activité qui permette à la première communauté de vivre du fruit de son travail, d’être indépendante économiquement et politiquement. On a donc commencé à récupérer de la ferraille, des chiffons, tout ce qu’on pouvait remettre dans le circuit. Parmi les premiers compagnons Emmaüs, il y avait des chiffonniers, je dirais même des « chiffonniers-bâtisseurs » puisqu’ils construisaient des logements avec ce qu’ils récupéraient pour des personnes à la rue. Aujourd’hui, on en est à 6 000 emplois grâce à cette activité-là, et ça prend tout son sens puisqu’il y a toujours un défi social à relever au regard des inégalités et du chômage de masse, mais aussi un défi écologique.

- Comment cette imbrication entre la question sociale et la question environnementale s’est-elle faite au sein d’Emmaüs ?
D’une certaine manière, nous avons été percutés par la question environnementale. On se le dit souvent en interne : si on doit interpeller les politiques et la société civile, il faut qu’on se laisse interpeller soi-même. Or, on sait depuis un moment que nous sommes capables de construire des alternatives sociales et solidaires. Mais quand le défi écologique a commencé son cheminement dans la société, nous avons pris conscience que nous étions aussi porteurs de solutions pour préserver les ressources de la planète.

L'Économie circulaire et le zéro déchet n'existent pas s'ils ne sont pas aussi sociaux et solidaires. 


- Socialement et écologiquement, la source du problème est la même ?
Ce qui est sûr, c’est qu’on est sur un modèle économique dominant, linéaire : on prélève des ressources, on produit, et on jette en bout de chaîne. À un moment, il va falloir trouver un autre modèle car celui-ci est à bout de souffle. Non seulement il épuise la planète mais il crée
des inégalités criantes partout dans le monde. La source du problème, c’est notre modèle économique, car il n’est pas tombé du ciel, c’est celui qu’on a choisi de promouvoir. Quand on dit que c’est le seul modèle possible, ça nous interpelle parce que nous avons construit des alternatives, à travers nos modèles d’économie sociale, solidaire et écologique. L’économie circulaire aujourd’hui – et je ne suis pas sûr que ce soit toujours pris dans ce sens-là – ce n’est pas juste un pansement, c’est une vraie alternative au modèle dominant. Elle doit nous obliger à nous interroger sur ce modèle et ce qu’on lui oppose.

- D’où la question de la définition : qu’est-ce que l’économie circulaire ?
J’insiste sur le mot alternative. C’est une alternative qui heurte de plein fouet le monde économique que nous connaissons.

- Comment la communauté Emmaüs est-elle affectée par l’arrivée dans le « zéro déchet » de nouveaux acteurs industriels qui n’ont pas forcément les mêmes idéaux ?
Il y a effectivement une nouvelle concurrence avec un certain nombre d’industriels qui cherchent à se lancer sur le marché, comme dans le textile par exemple. Il se trouve qu’il y a des opportunités économiques, d’où l’arrivée de ces acteurs dans des filières qui ont été, à l’origine, créées par  l’économie sociale et solidaire. Comme ils n’ont pas les mêmes objectifs, ils peuvent d’une certaine manière brider ou dénaturer notre activité. Les industriels, on le voit, ont tendance à privilégier le recyclage, alors que pour nous, le levier le plus important pour développer l’économie circulaire, c’est le réemploi, car c’est là où il y a une source de création d’activité pour les personnes les plus exclues. Il y a donc une difficulté à s’entendre sur la définition. 

Biographie de THIERRY KÜHN

Thierry Kuhn est né à Strasbourg en 1966.
Comptable de formation, il s’est rapidement engagé dans des
 associations humanitaires ou
 militantes, comme ATTAC,
 dès sa création en 1998.
Depuis 2006, il est directeur du
 chantier d’insertion Emmaüs Mundolsheim, à Strasbourg.
En 2012, il entre au Conseil
 d’administration d’Emmaüs France, dont il devient le Président en mai 2014.



- Pensez-vous que l’économie circulaire soit compatible avec notre modèle libéral actuel ?
(Rires) Pour un mouvement qui a fait de cette question du zéro déchet et de l’économie circulaire, du recyclage, du réemploi, un levier de solidarité et de création d’emploi pour des personnes en difficulté… il y a forcément une incompatibilité avec le modèle qui a créé cette exclusion en premier lieu. Si on est pour la préservation de notre planète, pour le réemploi, pour le recyclage, et qu’on n’interroge pas un modèle dominant qui est excluant et qui épuise la planète… on n’y arrivera pas. Après, pour revenir sur les acteurs industriels, nous pouvons aussi être complémentaires sur certaines activités. C’est très intéressant que des entreprises privées ou classiques s’interrogent sur leur mission sociale, solidaire et environnementale.

- Est-ce qu’en procédant ainsi vous n’avez pas peur de devenir la bonne conscience des entreprises, leur alibi en quelque sorte ?
C’est le piège dans lequel nous ne devons pas tomber. À un moment donné, notamment dans les systèmes d’insertion mis en place, oui, on peut devenir la bonne conscience, que ce soit sur la question écologique ou sur celle de la solidarité. Nous devons être particulièrement attentifs à ce que cette idée, que nous portons depuis 70 ans, ne soit pas pervertie par des objectifs qui ne sont pas compatibles avec elle. Et on connaît la force du libéralisme pour récupérer un certain nombre de modèles considérés comme alternatifs, donc il faut que nous soyons particulièrement vigilants. Pour renverser un peu la chose, il faut plutôt qu’on devienne la mauvaise conscience du libéralisme que l’inverse. Je nous vois un peu comme la fleur qui pousse en milieu hostile, ces petites fleurs qui poussent sur l’asphalte, ou dans le désert.
À l’inverse, et de la même manière, les secteurs informels comme les biffins (1) doivent être notre poil à gratter à nous.

- Emmaüs est né il y a 70 ans, à peu près au moment où nous entrions dans la société de consommation. Sur le terrain, comment l’association s’est-elle adaptée aux évolutions liées à notre modèle économique ?
Ces dernières années, nous avons constaté une augmentation de la quantité de la collecte, mais aussi une baisse de qualité. Pour les meubles, je ne veux désigner personne, mais on a tous en tête des marques de meubles qui sont de plus en plus difficiles à réemployer ! De manière générale, pour tous les biens de consommation courante, nous constatons une baisse de qualité. D’autant qu’aujourd’hui il y a d’autres circuits, et davantage de possibilités de revendre sur des sites marchands. À l’inverse, ça nous oblige nous aussi, et c’est plutôt intéressant, à développer de nouvelles activités, puisque nous ne pouvons plus remettre des objets directement dans le circuit comme à l’époque. Il faut les réinventer,
les retravailler, et c’est une source d’innovation extraordinaire ! Nous nous appuyons sur nos communautés pour créer de nouvelles opportunités, avec des imprimantes 3D par exemple, qui nous permettent d’inventer des pièces et donc de réparer un certain nombre d’objets. Nous réparons des téléphones portables, développons des menuiseries, fabriquons des meubles à partir de bois de récupération… Encore une fois, nous valorisons les objets, la matière, afin de valoriser les hommes et les femmes, et les compétences développées.

- Vous avez parlé de la place d’Emmaüs face aux acteurs industriels de l’économie circulaire. Qu’en-est-il de votre relation avec la partie informelle du secteur, c’est-à-dire les biffins, les chiffonniers ?
Déjà, il faut préciser que si Emmaüs est aujourd’hui une fédération nationale et internationale, le mouvement reste très décentralisé, très ancré sur les territoires. Nous sommes d’une certaine manière à la frontière entre le formel et l’informel. Forcément, on voit plutôt d’un bon œil toutes les initiatives ou activités qui peuvent venir du secteur informel, et qui nous obligent nous aussi à nous remettre en question de manière permanente. Nous pouvons être tentés, parfois, de trop professionnaliser notre activité. Et donc de perdre cette capacité à développer de l’activité pour les personnes les plus éloignées de l’emploi, les plus exclues. Et les biffins ont cette capacité-là. C’est une activité qui permet à chacun, même à des personnes qui n’ont pas pu développer de « compétences » – même si je n’aime pas du tout cette expression – d’inventer des solutions. Forcément, il y a des passerelles avec le modèle des biffins, car il est complémentaire.

"Nous réparons des téléphones portables, développons des menuiseries, fabriquons des meubles à partir de bois de récupération... Nous valorisons les objets, la matière, afin de valoriser les hommes et les femmes."


- Vous êtes proche des biffins mais pas tout à fait informel, vous êtes partenaire des acteurs industriels mais toujours un peu méfiant... Quelle est la position d’Emmaüs dans l’écosystème du déchet ?
Emmaüs est une vieille dame d’une incroyable modernité. Nous avons passé la moitié du xxe siècle à tenter de chercher un modèle alternatif. Mais il n’y a pas qu’un seul modèle ! Il y en a plusieurs, et il y a des initiatives citoyennes qui s’inventent en permanence sur les territoires. On parle des biffins, des communautés Emmaüs, des structures d’insertion, des structures d’économie sociale et solidaire… Il y a différentes échelles. J’aime bien cette idée de grain de sable qui va venir non pas bloquer les rouages, mais obliger la machine à s’arrêter pour s’interroger sur son propre modèle.

- Selon vous, les représentations de la société sur le déchet ont-elles évolué ?
Aujourd’hui, on voit très clairement une évolution du public qui vient à Emmaüs. À l’époque, on venait par nécessité, parce qu’on trouvait des objets moins chers et qu’on n’avait pas les moyens du neuf… Maintenant, il y a aussi un autre public, qui cherche ce contact avec des objets uniques, qui ont une histoire, plutôt que des objets industriels fabriqués en série. Et on voit de plus en plus arriver le « consom’acteur », celui qui va acheter par prise de conscience qu’il faut changer de modèle…

- C’est également une forme de nécessité, peut-être ?
Tout à fait. Je crois qu’on est dans une transition qu’on ne voit pas encore très clairement. Nous sommes capables d’agir local mais pas encore de penser global. Le grand public qui vient chez Emmaüs est un peu dans cette transition-là. C’est-à-dire qu’on a tendance collectivement à continuer à acheter du neuf, à se laisser un peu bercer, parce qu’en même temps il y a du matraquage, il faut un nouveau téléphone chaque année, de nouvelles fringues à chaque saison… Et en même temps on rachète, on récupère, on se refile entre amis, on cultive aussi cette envie d’éviter de jeter. Je pense que chacun d’entre nous est traversé par cette ambivalence, ce paradoxe. C’est sur ces interrogations qu’on doit s’appuyer, et c’est sur ce questionnement individuel et collectif qu’on s’appuiera pour 



Cet article est initialement partu dans le Hors-Série n° 4 de Socialter paru en mai 2018, "Zéro déchet : la réduction s'organise"

Ce hors-série, réalisé en partenariat avec Zero Waste France, décrypte les enjeux et problématiques globales liées aux déchets dans la première partie ("Vie d’ordure"), puis met en lumière toutes les initiatives collectives visant à mettre un frein à la surconsommation dans la deuxième partie ("La réduction s’organise"), avant de livrer quelques clefs pour que chacun puisse franchir le cap dans la troisième partie "Se jeter à l’eau".




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