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Infobésité : comment éviter l’overdose ?


Flash info, sms, mails, tweets... Que ce soit au travail ou dans nos temps libres, nos esprits sont de plus en plus sollicités par une surcharge d’informations. Heureusement, face à cette surabondance de données générées par les nouvelles technologies, nous pouvons aussi apprendre à nous protéger au travail comme dans son quotidien. Décryptage.


7h30, la sonnerie du smartphone retentit. Lucie ouvre les yeux : sept notifications push, dix mails, trois sms. Elle y jette un vif coup d’œil, se lève et file sous la douche, le poste de radio allumé sur l’info en continue. On parle de "Brexit", de " deux journalistes tués au Mexique"… Elle en saura davantage dans les transports, smartphone en main, à la lecture d’une courte revue de presse avant d’attaquer sa journée en ouvrant sa boite mail professionnelle où l’attend plus d’une vingtaine de nouveaux messages. L’homo numericus n’a que 25 ans, mais nous sommes déjà tous, à l’image de Lucie, confrontés à cette explosion informationnelle que les sociologues nomment "infobésité" ou "nuage informationnel". Des termes dérivés de l’anglais pour désigner la surabondance d’informations générées par la multitude de données qui nous parviennent en permanence au travers des médias ou des systèmes d’informations connectées et que nous ne pouvons plus assimilés sans conséquence pour nous-mêmes. Il faut dire que le volume d’informations disponibles au format numérique ne cesse d’augmenter chaque jour. "Sur ces trente dernières années, l’humanité a produit plus d’informations qu’elle n’en avait produit en 2000 ans d’histoire !" lâche l’auteur de l’ouvrage "Infobésité, comprendre et maîtriser la déferlante d'informations"1 , Caroline Sauvajol-Rialland. Et le phénomène ne cesse de grossir. "On sait que le volume d’informations disponible au format numérique double tous les quatre ans", ajoute-t-elle avant de dénoncer "le stress et la souffrance" que déclenche ce flot continu d’informations.

Surpoids de l’info et trouble de l’attention

Hélas, pour cette spécialiste en communication et gestion de l’information en entreprise, il est très difficile, voire impossible, de définir un seuil de déclenchement de cette infobésité. "Contrairement à l’obésité scientifiquement mesurable via l’indice de masse corporel, nous ne sommes pas tous égaux devant cette surcharge. Tout dépend en effet de nos capacités intellectuelles." Pour Remy Rieffel, sociologue des médias, l’infobésité toucherait effectivement les classes sociales de manières différentes… Ceci parce que le niveau de diplôme et les capacités financières aideraient "les mieux lotis" à prendre davantage de recul et à mieux sélectionner les informations générées par les différents types de médias. Pour autant, le monde du travail, notamment des "CSP+" (cadres, professeurs, chefs d'entreprises), n’est pas épargné par ce phénomène dû en grande partie à l’émergence des nouvelles technologies. "Un cadre reçoit dix fois plus d’informations aujourd’hui qu’il y a dix ans, et il en produit chaque année 10 % de plus" rappelle Caroline Sauvajol-Rialland. Il consacre ainsi plus de 30% de son temps à uniquement gérer de l’information, sans même l’analyser ni la réutiliser. "C’est beaucoup trop !". Du coup, "les salariés n’arrivent plus à gérer les autres temps de travail nécessaires à l’activité de production. Et donc l’information, qui était auparavant une ressource, est en train de paralyser l’action dans les entreprises, tout en étant aussi responsable d’un important stress."

Manque d’attention croissant, multiplication de la cyberaddiction aux smartphones et aux réseaux sociaux, voire paresse intellectuelle, sont les premiers symptômes de cette infobésité. De même, à force de ne retenir aucune information facile à retrouver sur la toile, à filtrer tout ce qui ne s’accorderait pas avec nos idées, notre mémoire déclinerait, notre pensée deviendrait plus limitée, voire biaisée. Pire, sans cesse interrompus, passant d’une conversation à une autre tel un zappeur fou, nous nous dispersons de plus en plus facilement, ce qui affecte notre travail mais aussi et surtout nos relations humaines, de plus en plus cantonnées à l’instantanéité.

L’infobésité au bureau

Mais alors comment faire pour détecter cette surcharge avant qu’elle n’impacte notre santé et notre relation à l’autre ? En restant attentif aux moindres signaux. Au travail, par exemple, le stress, le sentiment d’incapacité à suivre, de frustration et la dégradation des relations avec ses collègues doivent alerter. L’usage abusif des mails doit aussi être surveillé. En effet, cet outil de communication inflammatoire ne transmet pas l’échange émotionnel, ni l’humeur. Or, 80% de la communication passe par le non verbal. Sans échange visuel, le ton peut donc monter plus vite, voire s’enflammer. "Le plus intelligent est alors celui qui arrête et privilégie le contact physique", jauge Caroline Sauvajol-Rialland. Son conseil : "passer à un mode de communication direct au-delà de trois interactions de mails sur un même sujet". Malheureusement, en France, les entreprises sont peu sensibles à ces phénomènes, jugeant que les salariés doivent s’adapter et être capables de gérer par eux-mêmes cette communication informationnelle. Lesquels se plaignent d’ailleurs rarement de cette surcharge, souvent poussé à une connexion continue. Et pourtant, l’avancée des technologies de l’information atteint aujourd’hui un seuil critique et le mail, sensé faciliter les échanges, les rend finalement moins efficients2 .

Overdose ou déconnexion ?

Alors que faire… ? Doit-on se déconnecter totalement pour ne pas se perdre ? Pas forcément. Certes, couper avec cette surcharge d’informations et ces nouvelles technologies pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines peut être un bon moyen de se soigner et de prendre du recul lorsque l’addiction est devenue trop forte – même s’il ne faut pas non plus oublier de prendre en compte les problèmes plus profonds. C’est ce qu’a pu remarquer le psychiatre et cofondateur de l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH), Michaël Stora, en accompagnant le journaliste Pierre-Olivier Labbé dans sa phase de déconnection de trois mois pour le documentaire "Digital Detox". "Après avoir ressenti un réel manque, il a remarqué que ses enfants ont commencé à lui reparler et il s’est alors à nouveau retrouvé dans une position humaine. Cette déconnexion était un moyen de se soigner, de mettre en évidence les travers de la cyberaddiction : l’évitement face à soi-même". Mais nous ne sommes pas obligé d’en arriver à ces extrêmes.

Apprendre à trier : la solution ?

Pour éviter ce sentiment de saturation, on peut en effet commencer par réagir en amont, en prenant le temps de se recentrer sur soi, sur ses besoins de repos et de plaisir. Le défi ? Améliorer sa capacité à prendre le meilleur de la technologie tout en se protégeant de ses excès. Car si nous disposons aujourd’hui d’un accès inouï à des milliers d’informations, il est devenu plus que nécessaire d’apprendre à faire le tri parmi cette masse de données. Dans les médias, par exemple, "malgré la diversité des supports, on constate beaucoup de redondance", pointe Rémy Rieffel. "Derrière le paravent de la diversité, il y a une certaine uniformité". Il n’est donc peut-être pas nécessaire de s’abonner à toutes les newsletters, de visiter tous les sites d’informations. Il serait même plus utile d’admettre qu’il est impossible de tout savoir. Caroline Sauvajol Rialland conseille d’ailleurs d’avoir une "diététique informationnelle", c’est-à-dire de pratiquer la même forme de régime alimentaire pour les informations. "Si nous sommes ce que nous mangeons, nous sommes aussi ce que nous lisons et regardons". Pour elle aussi, la déconnexion n’est pas un véritable remède. Il est bien plus efficace d’apprendre à trouver le juste équilibre entre les moments de connexion et les moments de recul et de distance. En résiliant nos abonnements aux quotidiens d’actualité, en supprimant les notifications de nos smartphones, en privilégiant les formats plus longs et approfondis par exemple… ou en se tournant vers d’autres médias, moins anxiogènes, qui offrent une autre manière d’informer, plus positive. C’est le cas par exemple, des comiques qui interviennent en matinale à la radio pour analyser l’info en donnant la possibilité de pouvoir en rire. Pour Remy Rieffel, il faut aussi avoir une éducation du public, et ce dès le plus jeune âge. "Un travail de décryptage est nécessaire afin de montrer aux plus jeunes que toutes les informations ne se valent pas, que certaines sont caricaturales et que tous les sites ne sont pas fiables". Pour lui, "il n’y a pas d’autres solutions que l’éducation, accompagnée d’un journalisme plus exigeant."

Vers une communication plus raisonnée

Mais si chacun peut trouver sa propre solution, se construire son propre système d’information écologique et fonctionner ainsi à l’économie dans sa sphère privée, il peut parfois être plus compliqué de se protéger de cette surcharge informationnelle au travail. "Des règles collectives devraient être données en replaçant la communication directe au centre", évoque Caroline Sauvajol Rialland. Mais là encore il n’est pas obligatoire d’instaurer "des journées sans mails". Le numérique a en effet l’avantage de permettre une plasticité des horaires physiques. "Chacun peut travailler chez soi, mais sans pour autant devoir être disponible jour et nuit". L’idée n’est donc pas de perdre cet atout, mais de l’utiliser de manière intelligente en mettant en place au préalable un système de communication collectif raisonné et économe.

Limitées, sélectionnées, hiérarchisées, les informations redeviennent utiles et bénéfiques… Pas besoin donc de passer par la case déconnexion. L’important étant juste de privilégier les échanges directs, de prendre le temps de discuter avec ses proches et de s’accorder de temps à autres des pauses pour recentrer son esprit sur soi-même. Voire retrouver une place pour méditer et laisser à nouveau nos pensées vagabonder où bon leur semble, totalement libres. N’est-ce pas là finalement la meilleure arme pour échapper au stress de l’infobésité ?
 

6 conseils pour ne pas s’asphyxier

- Ne passer que 10 minutes sur ses emails en arrivant au bureau
- Éviter de travailler avec sa boîte email ouverte
- Désactiver les notifications d'emails et toutes les newsletters inutiles
- Ne réaliser qu’une seule tâche à la fois
- Supprimer les notifications push des sites d’actualité de votre smartphone
- Ne pas consulter son smartphone au réveil et au coucher

 

Jessica Robineau / Kaizen Magazine

 

1 "Infobésité, comprendre et maîtriser la déferlante d'informations", de Caroline Sauvajol-Rialland, Vuibert, 2013.

2 Une étude du Future Work Centre de Londres intitulée "You've got mail", réalisée auprès de 2 000 salariés britanniques, a mis en avant qu’à la perte de temps et de productivité provoquée par la surcharge de mails, s’ajoutait aussi une véritable source de stress.

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