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Aux municipales de 2026, les listes participatives ont marqué un tournant. Avec 159 listes élues et un taux de participation atteignant 64,5 %, ces résultats démontrent une chose : le changement émerge de l’action collective ancrée dans les territoires.

Le conflit, moteur d’une démocratie locale vivante : l’expérience de Fréquence commune

Entretien avec Thomas Simon, membre de Fréquence commune.

Aux municipales de 2026, les listes participatives ont marqué un tournant. Avec 159 listes élues — soit deux fois plus qu’en 2020 — et un taux de participation atteignant 64,5 %, ces résultats démontrent une chose : le changement émerge de l’action collective et ancrée dans les territoires. Ces listes ont su redistribuer le pouvoir au-delà du conseil municipal traditionnel, en créant des espaces plus ouverts, collégiaux et respectueux de la contribution de chacun·e, y compris des élu·es de la minorité et des habitant·es. Mais comment une telle dynamique s’organise-t-elle concrètement ? Et pourquoi le conflit y joue-t-il un rôle central ?

Carte avec les 159 listes élues. Crédit : Fréquence commune, 2026.

Le conflit, une nécessité démocratique

Pour Thomas Simon, membre de Fréquence commune, la réponse est claire : « Le conflit d’idées est bienvenu. Le désaccord est non seulement souhaitable, mais nécessaire pour une démocratie vivante. » Pourtant, dans une société où beaucoup ne se sentent pas légitimes pour s’exprimer, la première étape consiste à créer les conditions du dialogue. « Certaines personnes n’ont pas l’habitude du débat, ou pensent ne pas avoir leur place. Il faut donc d’abord expliciter que le conflit d’idées fait partie intégrante de la démocratie. »

Fréquence commune, une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), accompagne depuis six ans des listes citoyennes participatives. « Nous ne sommes pas des représentant·es de ces listes, précise Thomas Simon. Il y a une grande diversité d’avis en leur sein. Notre rôle est de proposer des méthodes, des outils, une boîte à idées que nous faisons évoluer au fil des retours et des erreurs. » L’objectif ? Réunir des personnes aux points de vue différents et faciliter l’expression des désaccords, sans chercher à les gommer.

Organiser un conflit fertile : méthodes et défis

Organiser un conflit productif ne s’improvise pas. « Réunir des gens qui ne sont pas d’accord, c’est difficile, reconnaît Thomas Simon. Prenez le sujet du logement : un·e élu·e, un·e habitant·e et un bailleur n’auront pas la même vision. » Pour y parvenir, Fréquence commune mise sur l’innovation dans la mobilisation : « Il ne s’agit pas de rester entre soi dans une salle. Par exemple, à Cluses, nous avons organisé des diagnostics en marchant dans les quartiers populaires pour écouter les personnes que nous croisions dans la rue. »

" Il ne s’agit pas de rester entre soi dans une salle. Par exemple, à Cluses, nous avons organisé des diagnostics en marchant dans les quartiers populaires pour écouter les personnes que nous croisions dans la rue. "

L’animation des groupes, elle, repose sur plusieurs principes :

  • Mettre tout le monde à équivalence, quel que soit le métier, le quartier, l’âge ou le genre.
  • Poser les bonnes questions et établir un cadre de confiance. « Je reconnais moi-même avoir une sensibilité écologiste. En l’annonçant, j’ouvre la porte à la transparence et à l’expression des autres. »
  • Prendre son temps : « Créer de la confiance demande plusieurs rencontres. Il faut se voir deux ou trois fois pour que certaines personnes commencent à s’exprimer leurs désaccords. »

La question de la légitimité est récurrente. « Beaucoup de citoyen·nes disent : "Je n’y connais rien". Nous les accompagnons par une écoute active pour faciliter l’expression de leurs besoins, attentes ou idées. » À l’inverse, avec les élu·es ou les agent·es, l’enjeu est de « les faire redescendre », car ces personnes pensent souvent savoir par délégation. « Il faut les amener à écouter. »

Inclusivité et vigilance face aux oppressions systémiques

L’organisation a aussi appris à adapter ses méthodes aux différences culturelles. « Les classes populaires peuvent être plus à l’aise avec la friction, tandis que les classes supérieures ont souvent besoin de Communication Non-Violente. Dans certains groupes, on dit : "C’est OK d’être en colère", mais toujours sans invective personnelle. »

Après six ans d’accompagnement, l’une des leçons majeures est de ne pas « fétichiser » les outils de facilitation. « Au début, on peut être grisé·e par une méthode d’animation. Ensuite, on décante, on analyse ce qui a manqué, ce qu’on n’a pas entendu. » L’inclusivité passe aussi par le fait de dépasser les codes culturels dominants : « En 2026, nous avons travaillé à "dépasser le bagage" de la facilitation pour être plus inclusif·ves. Par exemple, en acceptant des formes moins "pures" de participation : une parole dans la rue, des personnes qui ne viennent pas à toutes les réunions. »

Résultats des listes citoyennes et participatives aux Municipales. Crédit : Fréquence commune, 2026.

Le concret comme levier de dialogue

En local, les logiques personnelles et partisanes s’estompent souvent face aux enjeux concrets. « 99 % des gens ont les mêmes intérêts quand on parle d’eau, de logement ou d’espaces verts, observe Thomas Simon. À Elne, autour d’un projet de quartier, tout le monde était concerné car tous les habitants passaient devant, quelle que soit son orientation politique. » Même dans des contextes tendus, comme la transition climatique dans une station de ski, « un cadre clair et un·e facilitateur·rice neutre qui assume ses biais peuvent permettre un dialogue, même difficile ». Et l’enjeu était de taille avec des questions d’emploi, de chômage, d’impacts écologiques.

Radicalisation et démocratie locale : un équilibre à trouver

Le contexte actuel est marqué par des tensions sociales, économiques et politiques, ainsi que par une radicalisation des discours. « En 2020, la montée de l’extrême droite n’était pas aussi prégnante. En 2026, des listes participatives citoyennes se sont montées pour y faire face, en rassemblement des personnes d’horizons divers autour de l’amour de leur territoire. » Pour Thomas Simon, les idéologies ne sont pas négatives en soi, mais il est crucial de se reparler. « Nous nous concentrons sur le concret pour sortir du système partisan. »

Fréquence commune reste aussi vigilante à ne pas créer d’espoirs déçus. « Gagner une élection, c’est une chose. Ensuite, il faut continuer à faire vivre cette démocratie plus directe tout au long du mandat. Nous accompagnons les listes élues pour qu’elles ne retombent pas dans des schémas traditionnels. » Par exemple, « si nous soutenons des prises de décisions locales, nous parlons d’assemblées citoyennes, jamais de conventions citoyennes, car ces dernières ne sont que consultatives et elles ne permettent pas de lier des élus, agents et acteurs associatifs et économiques aux décisions. Or on veut justement que la démocratie directe permettent de prendre des décisions locales ».

" Il faut aussi réussir à faire venir les gens qui ne sont pas d’accord. Ce n’est pas facile, mais c’est indispensable si on veut enraciner la démocratie plus directe. "

Le numérique, un outil parmi d’autres

Les réseaux sociaux font partie de notre quotidien. « Nous les considérons comme des outils de soutien à nos idées et à celles et ceux qui les portent, explique Thomas Simon. Nous avons mené une campagne pour inciter les habitantes et habitants à lancer des listes citoyennes dans leur commune. » Cependant, le face-à-face reste indispensable pour une démocratie locale vivante.

Pour apprendre à mieux conflictualiser

Thomas Simon partage un dernier conseil : « Il faut comprendre les rapports de domination dans le groupe pour permettre à celles et ceux qui ne sont pas d’accord de s’exprimer. Comment donner de la puissance à la parole différente ? C’est essentiel. » Et d’ajouter : « Il faut aussi réussir à faire venir les gens qui ne sont pas d’accord. Ce n’est pas facile, mais c’est indispensable si on veut enraciner la démocratie plus directe. »

Pour aller plus loin
Retrouvez le rapport complet de Fréquence commune : Prendre le pouvoir pour le partager

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