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Entretien avec Erwin Wagenhofer

Erwin Wagenhofer est le réalisateur de "Alphabet", un film qui questionne le système éducatif dominant, où la performance est privilégiée au détriment de la créativité et de l’imagination.

Après We Feed The World (sur la crise alimentaire) et Let’s Make Money (sur la crise financière), Alphabet clôt "la Trilogie de l’épuisement", comme l’appelle son réalisateur Erwin Wagenhofer.

Une "Trilogie de l’épuisement" ?

We Feed the World, Let’s Make Money et Alphabet forment naturellement un cycle, une trilogie en quelque sorte. Et lorsqu’il m’a été demandé un titre pour cette trilogie, je l’ai appelée "Trilogie de l’épuisement". Notre société occidentale est épuisée mentalement, nous stagnons en Europe depuis 20 ans et cela devient incommode pour chacun. C’est ce qui explique toutes ces réactions de rejet. L’Europe est désormais déchirée par le néolibéralisme et torturée par une politique clamant l’absence d’alternative.

Quel rapport entre la crise financière et le système éducatif ?

Au sein de la "City" travaillent des milliers de personnes qui ont toutes quelque chose en commun : elles ont été éduquées et formées dans les meilleures universités ou grandes écoles du monde. Et que font-elles toute la journée ? Elles amènent le monde au bord du gouffre, à la limite de ses possibilités. Si c’est à cela que conduit la meilleure éducation formelle, alors il y a vraiment quelque chose qui cloche : c’est de ce constat qu’est née l’idée du film.

Ces crises violentes, nous les traversons précisément parce que beaucoup d’entre nous ne pensent plus mais sont pensés par d’autres. Crise vient du grec krisis qui signifie « opinion », « décision ». Si nous voulons être une société vivante, alors il nous faut justement une pensée, une opinion qui sorte des sentiers battus.

Qu’est-ce qui ne va pas dans l’éducation académique ?

Actuellement, ce n’est pas des enfants et de leur avenir que l’on se préoccupe, mais d’idéologie et de conservation du pouvoir. On ne parle plus de valeurs mais d’évaluations. Alphabet n’est pas un film sur l’éducation, c’est un film qui parle d’attitude. De l’attitude qui définit l’éducation. C’est dans cette attitude que réside le problème et sa solution.
On doit désormais reconnaître que la pensée académique, linéaire, "de causes à effets", a atteint ses limites, car elle a tenu le "vivant" à l’écart. C’est un tournant majeur, on se rend compte soudain que tout ce qu’on a étudié dans les sciences naturelles, par exemple en biologie, est de la matière morte. On comprend enfin que l’on n’a pas pensé à tout ce qui fait la vie, qu’on n’en a pas tenu compte… et voilà pourquoi beaucoup d’entre nous ne vivent pas mais sont vécus ! Ou, dit autrement : nous sommes tous, à la naissance, un exemplaire original… Mais nous mourrons, presque tous, à l’état de copie.

Sur quelles bases refonder l’éducation ?

Pour moi, "éducation" est un terme inapproprié qui devrait être remplacé par un mot comme "relation". Le fondement d’une relation est la confiance. Qui sont ceux qui, dans nos vies, nous ont vraiment aidés à aller de l’avant ? Ceux qui nous ont fait confiance et qui ont construit une relation avec nous. Et il n’est pas improbable qu’il y ait eu des enseignants parmi eux.

Lecture, écriture, mathématiques, ce sont avant tout des techniques culturelles. Lorsque les enfants grandissent dans un environnement propice, ces techniques culturelles s’acquièrent en jouant. C’est un constat qui n’est ni nouveau, ni surprenant. Il suffit de ne pas détruire la curiosité des enfants, de ne pas leur gâcher la notion d’apprentissage. Quant à l’émancipation, elle nécessite une vraie culture, au-delà de l’apprentissage des techniques que sont la lecture, l’écriture et les mathématiques. Et l’on ne peut pas enseigner cette culture-là, c’est une chose que l’on ne peut acquérir que par soi-même.

Le sous-titre d’Alphabet a toujours été "la peur ou l’amour". Et si vous regardez le film avec précision, vous verrez où se niche la plus grande peur.

Qu’attendez-vous du spectateur d’Alphabet ?

Le film se termine par une invitation. J’invite le spectateur du film à faire le premier pas. Toutefois chacun est responsable de son premier pas. C’est précisément par ce premier pas que pourrait commencer le renouveau ! Le dernier tiers du film montre justement des personnes, qui ont fait ce premier pas.

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