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L’Arche de la Flayssière#1

Une arche de la non-violence et de la sobriété


Lancée par l’Italien Lanza del Vasto après sa rencontre avec Gandhi en 1948, l’Arche a donné naissance à plusieurs communautés en France comme à l’étranger. L’Arche de la Flayssière, née en 1973, est installée en pleine nature, dans une ancienne ferme isolée. Au sein de l’une des plus anciennes communautés rurales en France, la vie spirituelle, la sobriété intérieure et l’engagement social s’articulent autour d’une culture de l’action non-violente qui s’adapte aux différents enjeux du siècle.


Crédits photo : Anne-Sophie Novel


La Flayssière est perchée sur l’un de ces plateaux sauvages du parc naturel régional du Haut Languedoc, en bordure du Larzac, au cœur de la Forêt domaniale de Joncels. Bercée par le vent. De nuit en plein hiver, j’ai la sensation de ne pas être seule sur les 18 kilomètres de route sinueuse qui grimpe depuis Lodève : j’aperçois plusieurs clignotants rouges à l’horizon et mets un petit temps avant de comprendre. Il ne s’agit pas des phares arrière de voitures circulant devant moi, mais d’immenses éoliennes implantées ici depuis deux ans, au grand regret de mes hôtes qui ont pourtant bien tenté de faire front. Mais le temps n’est pas aux explications : à mon arrivée, Margarete m’invite illico à rejoindre le reste des habitants réunis dans la « grande salle ». Comme chaque soir, ils s’y réunissent pour une prière au coin du feu. Je me faufile auprès de la petite assemblée pour assister au rituel. J’ai froid, mais le salut individuel effectué à la fin par chacun, en face à face, les yeux dans les yeux (et à distance depuis que sévit le Covid), me réconforte par une bonne dose de chaleur humaine.


Le choix d’une vie rurale et communautaire

« Jeune, je cherchais une vie plus juste et communautaire » me confie Margarete lors du dîner que nous partageons ensuite avec Fernando, son mari. « En 1989, je suis venue assister à un séminaire sur l’Arche et la Non-violence, après un séjour au Brésil auprès de paysans sans terre. Je faisais des études en sciences de l’éducation et j’arrive ici alors que le successeur de Lanza, Pierre Parodi, vient de décéder. La cérémonie à laquelle j’assiste alors est magnifique, je perçois toute la profondeur de la spiritualité tournée vers la vie, vers l’essentiel », me confie celle qui trouve à La Flayssière de quoi nourrir son engagement militant tout autant que sa quête spirituelle et son désir d’expérimenter une société plus pacifique et solidaire. Cette fille de pasteur y rencontre son futur mari. Originaire du Pays Basque, ce dernier cherche aussi des alternatives à une société dont le modèle ne répond pas à ses attentes en termes de justice sociale et d’écologie. « On vient ici pour une raison mais on reste souvent pour d’autres, parce qu’on sent que c’est un chemin de vie… » explique celui qui, après s’être longtemps occupé de la ferme, est devenu maître artisan céramiste.

En optant pour cette vie rurale organisée autour de la ferme, les membres se répartissent la responsabilité des tâches entre la fromagerie, le jardin potager, la poterie, les vaches, l’accueil et la formation, ainsi que les repas et l’entretien de la maison. Aussi, les journées sont-elles bien rythmées et le temps très structuré : yoga ou méditation au lever pour certains, prière œcuménique et lecture d’une tradition spirituelle différente tous les matins à 8h30, petite réunion pour organiser la vie communautaire, partage des « pluches » – épluchage des légumes – jusqu’à environ 10h. Chacun vaque ensuite à ses activités, ne se retrouvant que pour le déjeuner – seul repas de la journée pris en commun – et le soir à 19h30 pour la seconde prière de la journée. Toutes les heures, le son de la cloche résonne : c’est le « rappel », chacun est invité à faire une courte pause pour se recentrer un instant, en silence et en pleine conscience. Cette pratique illustre bien cet équilibre recherché entre labeur physique et travail spirituel, entre choix d’une vie sobre et engagement dans le monde. Un écho à cette citation de Gandhi, un personnage qui inspire les lieux depuis sa création : « Il faut vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre ».


Crédits photo : Anne-Sophie Novel


L’engagement d’une vie

Cette simplicité choisie favorise le développement de l'être à la dictature de l’avoir. Il y a treize ans, la communauté s’éclairait encore à la bougie et la lessive se faisait à la main. Et le travail des champs se faisait sans moyen mécanique, grâce à la traction animale. Aujourd’hui, l’électricité a été introduite, mais on va toujours tronçonner le bois de chauffage en forêt, puis on le scie et on le fend sans machine avant d’en stocker de grande quantité pour l’hiver. Autant de choix de vie qui illustrent ce renoncement et rendent parfois la vie rude, au point de questionner le rapport de chacun au temps et au confort (lire la suite de l’article). « Le lave-linge c’est peut être moins physique, mais au niveau du temps c’est pareil. La machine ne peut travailler seule, il faut être présent et elle incite à faire plus de lessives ! Son usage dépend donc de la sensibilité de chacun, mais nous préférons tous deux continuer comme avant » relèvent Jurek, 66 ans, et Katharina, 60 ans, pour qui cette manière de faire, « à l’ancienne », symbolise plus qu’il n’y paraît. « Lanza del Vasto cherchait la cohérence et l’unité de vie. Travailler de ses mains fait partie de son approche, tout comme le travail sur soi », relève en ce sens Fernando, qui rappelle cette autre pensée de Gandhi : « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence ». Autrement dit, « la violence sociale ne peut se résoudre sans transformer la violence en soi. Agir sur notre intérieur, c’est œuvrer à la cohérence d’une société qui n’exploite pas, qui produit en local et en autonomie », précise Fernando. Pour Christophe, qui habite à la Flayssière depuis 23 ans, c’est surtout une question de volonté : « Lanza del Vasto ne parlait pas d’écologie mais de conversion : il faut se convertir soi, simplifier sa vie, mais aussi avoir le sens du beau – avoir de beaux bâtiments, de belles fêtes. »

Et c’est précisément dans cette conception du rapport à soi et aux autres que se cultive la non-violence si emblématique de leur engagement. « L’Arche est née durant les Trente Glorieuses dont elle a vite dénoncé le “glamour” trompeur : notre richesse était déjà à l’époque fondée sur l’injustice, la guerre, l’appauvrissement d’autres êtres humains et la pollution de la terre », note ainsi Margarete. « Les débuts de l’Arche, c’était aussi l’époque de la guerre froide, de l’armement massif, des essais nucléaires, de la guerre d’Algérie, puis du projet de camps militaire au Larzac », ajoute-t-elle. Et de rappeler le contexte dans lequel Lanza Del Vasto promeut cette approche alors peu connue du public, avec l’idée de répondre à ces injustices par le travail de la terre, par la vie en communauté, sans exploiter l’autre ou la nature, et en travaillant sur soi. « Cette façon d’être invite à sortir de l’indifférence, à ne pas céder à la peur, et à résister à la violence – ce qui ne demande pas seulement du courage et de la détermination, mais aussi beaucoup d’amour », précise ici Margarete, qui aime revenir aux deux principes fondamentaux de la non-violence : « en sanskrit, elle repose sur les notions d’« Ahimsa » et de « Satyagraha ». Autrement dit, sur l’idée de nuire le moins possible à la terre et à tout être vivant, mais aussi sur la force de la vérité qui invite à agir dans la non-violence active ». 


Focus - Les faucheurs volontaires

Les premières actions de fauchage de semence transgéniques ont eu lieu à la fin des années 1990. À chaque fois, les responsables associatifs ou syndicaux ont été condamnés. Le mouvement réfléchit alors à une manière d’élargir ce combat pour diluer en quelque sorte sa répression. En août 2003, alors que José Bové sort tout juste de prison, Jean-Baptiste Libouban lance le mouvement des Faucheurs Volontaires : avec l’aide de la Confédération paysanne, 400 premiers faucheurs signent une charte dans laquelle ils s’engagent officiellement contre l’industrie semencière. Rapidement, ils seront plus de 7 000 à y souscrire.

L’objectif ? Provoquer des procès, et donc des débats autour de ce sujet. « La force de Jean Baptiste est d’avoir gardé l’unité de cette mouvance très diverse : les faucheurs ont des tempéraments forts et en AG ça s'étripe dans tous les sens, mais il arrivait à leur rappeler l’importance de rester unis pour mieux lutter » rappelle Christophe. José Bové, qui le connaît bien, aime à rappeler la manière dont ils les ont incités, aussi, à utiliser le dispositif de « comparant volontaire » : cette possibilité offerte par la loi permet de déclarer son délit et d’ainsi indiquer son souhait de comparaître volontairement devant la loi. « Avec Jean-Baptiste, nous avons systématisé cet usage pour que chaque faucheur revendique son acte auprès des gendarmes, et ce afin de renforcer la dimension collective et citoyenne des fauchages ». L’ancien député européen, qui a côtoyé Lanza del Vasto sur le plateau du Larzac dans les années 1970, reconnaît l’efficacité de cette stratégie de non-violence pour dénoncer les OGM et faire œuvre de pédagogie pour gagner la bataille de l'opinion : « C’est un acte de désobéissance que l’on revendique en tant que tel, en plein jour, à visage découvert ». Et cela fonctionne...


Donner vie aux luttes

Cette invitation à l’action non-violente est cruciale pour comprendre la mobilisation de l’Arche dans différentes luttes écologiques et sociales depuis sa création : la non-violence ne cherche pas à nier le conflit, mais plutôt à le transformer en alternative constructive pour chacun. C’est une posture qui invite à établir des rapports de force quand cela se révèle nécessaire :  « Plus qu’une stratégie, c’est une façon d’être ! » résume, de son côté, Christophe, pour qui l’essentiel est de sentir la justesse de l’action conçue pour dénoncer les injustices. Avec Margarete et Fernando, ils aiment parler de leur « frère » Jean-Baptiste Libouban : ce membre historique de la Flayssière – absent pour raisons médicales lors du reportage – a dirigé l’Arche pendant quatorze ans tout en s’engageant dans nombre de combats, dont la dynamique des Faucheurs Volontaires (lire notre encadré). Si cette lutte fait partie des plus médiatisées, l’Arche en compte de nombreuses autres à son actif : au niveau national et international, contre les camps d’internement lors de la guerre d’Algérie, contre le nucléaire civil et militaire, contre les mines antipersonnelles, contre la guerre en Irak... ou au niveau local, en soutenant les paysans sur le plateau du Larzac, pour le maintien des petites lignes ferroviaires ou contre les éoliennes qui maintenant se dressent devant la Flayssière. 

Leurs modes d’actions ? Le jeûne, la destruction de plants OGM lors de fauchage collectif ou l’occupation des terres afin de bloquer ou ralentir l’avancée d’aménagements contre-nature. Tous ces modes d'actions sont-ils vraiment en accord avec la non-violence ? « Oui, à partir du moment où nous respectons la personne et son intégrité : nos actes contraignent, et visent surtout à interpeller les consciences », souligne Fernando, qui a dernièrement mené plusieurs combats pour le maintien de petites lignes ferroviaires dans la région. Si cette action a fonctionné, tout comme d’autres ont réussi dans les années 1970 au Larzac ou avec les Faucheurs Volontaires, leur combat n’est pas toujours aussi fructueux : « J’ai lutté contre ce projet d’éoliennes industrielles installées sur notre territoire, on a bloqué tout un convoi de mâts avec des jeunes de Saint-Affrique, pendant 17 heures… C’est l’ironie du destin vu qu’on consomme peu d’énergie, mais nous n’avons pas réussi... Être contre les éoliennes est, en outre, plus compliqué que s’opposer au nucléaire. » ajoute Christophe. Pour Margarete, devenue responsable internationale de l’Arche en 2019,  « Bon, je me console en me disant qu’il y a plus de monde qui se réclame de la non violence aujourd’hui : l’Arche a contribué à faire connaître cette philosophie et ce mode d’action, et nous pouvons à présent agir de manière plus large avec d’autres réseaux ». Aux yeux de José Bové, célèbre paysan du Larzac et ancien député écologiste européen, l’Arche a eu des actions remarquables à plusieurs périodes : « Ce sont les premiers à s'être engagés fortement sur la question des essais nucléaires ou contre la guerre d’Algérie. Leur expérience s’est déjà inscrite dans la durée : avec plus cinquante ans d’existence, c’est l’un des plus anciens réseaux de communautés rurales basée sur le travail manuel, artisanal, sur la spiritualité et l’action. Il est important que l’Arche demeure et qu’elle se renouvelle encore pour perdurer. »


La Communauté en quelques données clés

Description du lieu

  • Le lieu s’étend sur environ sept hectares
  • Le corps de ferme de la Flayssière se compose d’une grande bâtisse partagée où se situent cinq appartements réservés aux membres permanents, les chambres des stagiaires, ainsi que la grande salle de prière, de méditation ou de fête, la cuisine partagée et l’espace bibliothèque. Une maison est située en face de cette bâtisse. En contrebas se trouve une petite dépendance pour loger amis ou stagiaires de passage.
  • Le reste du corps de ferme abrite la fromagerie, l’étable, un immense atelier établi, l’atelier de poterie, les salles dans lesquelles on entrepose le bois, les provisions et les produits du jardin, des salles pour accueillir les groupes de passage, des sanitaires collectifs. Des toilettes sèches sont installées à l’extérieur.
  • Le tout appartient à une société civile immobilière détenue par les membres de l’Arche. Des travaux d’amélioration du lieu se font en continu.
  • La Flayssière est étroitement reliée à la petite communauté de la Borie Noble et au hameau de Nougaret.  

Gouvernance et mode de vie 

  • La communauté se compose de membres permanents : « les engagés », 3 couples âgés de 53 à 66 ans – Margarete et Fernando, Christophe et Isabelle, Jurek et Katharina –, un couple de postulants âgé d’une trentaine d’années, Fred et Sveta, et de personnes de passage (les stagiaires).
  • Sont mutualisés : l’usage d’un grand frigo, des voitures, une machine à laver, ainsi que des machines utiles à la ferme, à l’entretien de la maison ou aux besoins informatiques.
  • L’alimentation – végétarienne et biologique – vient essentiellement des mille mètres carrés de jardin du site, de la ferme avec ses vaches laitières et du poulailler, le pain du four à bois de la communauté voisine, le tout agrémentés de commandes de céréales chez des grossistes bio et compléments de provision faits sur le marché. Un petit espace « braderie » entrepose des vêtements donnés à la communauté ou issus du tri effectués par les membres dans leurs propres affaires, on peut s’y servir comme on le souhaite.
  • À côté du travail, une grande importance est accordée aux activités récréatives comme le chant, la danse, le yoga, et surtout aux fêtes et à leur préparation (décoration, cuisine, déguisements), ainsi qu’aux moments d’échange et de réflexion
  • Les membres estiment avoir une bonne qualité de vie, en abondance.

Travail et revenus

  • Tout le monde travaille pour la communauté. Les résidents ont officiellement un statut d’agriculteurs, sauf Fernando qui est artisan.
  • Les revenus sont assurés par la vente des produits laitiers, des poteries, des sessions de yoga, danses et autres, et par la location de certains espaces à des groupes en séjour libre. Ces revenus sont versés dans une caisse commune qui prend en charge les dépenses de nourriture, de santé et de transports des résidents permanents. Ils bénéficient aussi d’un budget vacances et d’argent de poche (110 euros par mois pour les adultes et 60 euros pour les enfants)
  • Les stagiaires de passage – de quelques jours à... deux ans ! – ne sont pas pris en charge financièrement par la communauté. Ils versent une cotisation unique de six euros à l’association lors de leur venue.
  • Les membres travaillent essentiellement sur place : Jurek va au marché deux fois par semaine à Lodève et Clermont l’Hérault, pour vendre le fromage et les poteries, accompagné d’un autre membre ou d’un stagiaire. En temps normal, Margarete voyage beaucoup à l’étranger au titre de l’Arche.
  • En fin de carrière, les membres touchent une retraite liée à leur statut d’agriculteur. S’ils ou elles quittent la communauté après leur retraite, il arrive que l’Arche soutienne financièrement leur départ, étant donné qu’ils ou elles n’ont pas pu faire de véritables économies durant leur vie sur place.

L’Arche

  • L’Arche est aujourd’hui présente dans 12 pays, elle compte 200 membres officiels à son actif.


En savoir +

Voir la vidéo : L'Arche de la Flayssière, une communauté de Lanza Del Vasto

Site de l'arche de la Flayssière

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La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par Colibris le Mag, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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