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Vraiment vertes, les énergies renouvelables ?


Philippe Bihouix est ingénieur, centralien, et auteur de “Quel futur pour les métaux ?” ainsi que de “L’Âge des Low Tech, vers une civilisation techniquement soutenable”. Pour lui, notre modèle de société touche à sa fin, du fait de l'épuisement progressif des ressources minières et fossiles. Et ce ne sont pas les énergies renouvelables ou la croissance verte qui nous sauveront.

Bon, et maintenant, on fait quoi ? On va où ?



- Tu parles dans tes livres de la fin du pétrole bon marché, des métaux indispensables à nos technologies. Le modèle de société actuel est-il dans une impasse ? 

C'est toujours très délicat de crier au loup sur la question de la disponibilité des ressources. Parce que le débat n'est pas nouveau : d'un côté ceux qui pensent que les innovations technologiques permettront à l'humanité de subvenir éternellement à ses besoins matériels (les "cornucopiens", du latin cornu copiae signifiant "corne d'abondance"), de l'autre, les gens qui disent que ça va se passer de plus en plus difficilement, et que l'effondrement est inévitable.

Dès les années 50, issus du mouvement conservationiste américain, William Vogt, ou Fairfield Osborn, expliquent que tout va s'écrouler... Plus tard, en 1967, René Dumont signe "Nous allons à la famine", l'année suivante Paul Ehrlich traite de la surpopulation humaine avec "La Bombe P", puis vient le fameux Rapport Meadows du Club de Rome en 1972 ("The Limits To Growth", littéralement "Les limites à la croissance"). 

"Nous sommes dans une impasse, mais que c'est extrêmement difficile d'en déterminer le terme."

Il faut également remonter loin pour entendre chanter l'abondance par la technologie. Dans les années 50-60, les américains Herman Kahn, Alvin Toffler, et Buckminster Fuller, sont les prophètes de ce courant de pensée, qui répondent aux inquiétudes sur l’accroissement rapide de la population et le risque d’épuisement des ressources naturelles.

Personnellement, je pense que nous sommes dans une impasse, mais que c'est extrêmement difficile d'en déterminer le terme. On peut encore tourner dans la cage à hamster un certain temps, plusieurs décennies, peut-être plus, peut-être moins... 

En outre, l’épuisement des ressources n’est pas l’unique facteur d’un potentiel effondrement. Ça pourrait aussi venir d’une instabilité bancaire, de ruptures dans nos flux logistiques complexes, de résistances aux antibiotiques…

 

Centrale nucléaire de Cruas, Ardèche (Maarten Sepp, CC-BY-SA 3.0)

- Le nucléaire constitue-t-il d’après toi une réponse à la problématique énergétique ? 

Avec la troisième génération et l'EPR, on nous dit : “bon, on améliore l'existant, serrez les fesses pendant quelques temps, et avec la surgénération, on aura de l'énergie propre pour des milliers d'années !” Je n'y crois pas, pour deux raisons. D'abord, parce que c’est un système enchâssé dans un monde très technologique, dépendant des flux et des disponibilités d'énergie fossile, donc pas très résilient ni résistant aux perturbations. Ensuite, parce que les centrales nucléaires sont extrêmement consommatrices en ressources et en métaux rares. Admettons que les réacteurs aient une durée de vie de 100 ans, au maximum. Quand bien même on aurait plusieurs milliers d’années de visibilité sur les réserves de combustible, quelle visibilité a-t-on sur les métaux rares nécessaires aux réacteurs ? Quel géologue peut affirmer qu’on aura des métaux critiques comme le nickel ou le cobalt dans 100 ans et au-delà ? D’autant plus qu’une fois qu'on a irradié ces métaux, on ne les recycle pas aisément en boîtes de conserve, ou en portières de voitures ! Et imagine-t-on construire des dizaines de fois de suite des centrales nucléaires, les unes à côté des autres ? Parce qu'évidemment les sites précédents, pour les démanteler, il faut les laisser refroidir… L'énergie nucléaire ne me semble donc pas être une solution à long terme.

Quel géologue peut affirmer qu’on aura du nickel ou du cobalt dans 100 ans et au-delà ? D’autant plus qu’une fois irradiés, on ne les recycle pas aisément en boîtes de conserve ! 

- Pour autant, les énergies renouvelables ne sont pas la panacée pour toi...

Les énergies renouvelables semblent être abondantes, disponibles pour la nuit des temps... Et en effet, avec l'énergie solaire, il nous tombe dessus à chaque instant plusieurs milliers de fois les besoins de l'humanité !

Cependant, pour avoir le monde 100% renouvelable que tout le monde appelle de ses vœux, il faut perpétuer le modèle extractiviste actuel.  En effet, on a besoin de ressources minérales pour capter, convertir, stocker et utiliser toutes ces énergies renouvelables ! 

Par exemple, l'éolien offshore (en mer, ndlr) de forte puissance est très consommateur de ressources, parce qu'on est sur des objets gigantesques, qu'il faut le relier à la côte en câbles sous-marins en cuivre, qu'il faut mettre des terres rares (néodyme, dysprosium) en haut des mâts pour avoir des aimants permanents les moins lourds possibles… Ces terres rares, de par leur caractère diffus dans la croûte terrestre, nécessitent beaucoup d'énergie et de chimie pour les extraire… Leur extraction engendre une pollution inimaginable. 

Ferme éolienne offshore de Sheringham Shoal, au large de Norfolk, Angleterre (Harald Pettersen, CC-BY 2.0)

Au sujet du solaire photovoltaïque, Tony Seba prétend avoir la solution. C'est un gars assez truculent, qui vend des livres et fait des conférences rémunérées. Il prend les courbes d'installation de panneaux photovoltaïques, qui croissent exponentiellement, et les courbes de prix de ces panneaux et des batteries des voitures électriques, qui baissent au même rythme. Et il en déduit qu'en 2030, excuse-moi du peu, toute l'énergie mondiale sera photovoltaïque et toutes les voitures électriques ! Comment il fait ça ? Il projette des exponentielles... Mais dans la vraie vie, les courbes ne montent jamais jusqu'au ciel, elles finissent par se calmer un peu. Pour le photovoltaïque, c'est le début de l'aventure, des économies d'échelle se réalisent, et on délègue la fabrication des panneaux en Chine à bas coût… Mais ça ne peut pas durer !

On est face à une difficulté : si on veut lancer des programmes massifs d'énergies renouvelables pour produire la même quantité d’énergie qu’aujourd’hui sans se poser la question de la sobriété, la quantité à installer est gigantesque et insupportable pour la planète !

 

- Et l'hydrogène ? La biomasse ? 

Concernant l'hydrogène, c'est un vecteur, pas une source d'énergie. C'est-à-dire qu'il faut de l'énergie pour le fabriquer ! On parle de faire de l'hydrogène à partir du nucléaire, ou en utilisant les surcharges des réseaux renouvelables.... Ça ne peut pas être une solution globale. 

Mais on peut imaginer que sur des besoins très ponctuels, dans des villes concentrées et pour des transports (bus, trains, petites voitures, vélos électriques...), il y a un intérêt sanitaire de l'hydrogène, ou de l'électrique, pour réduire la pollution locale. Mais on ne fait que déplacer le problème. De la même manière qu'au 19e siècle, l'électricité remplaçant le pétrole, on a déplacé une partie de la pollution de l'intérieur des villes vers les centrales à charbon de la périphérie, aujourd'hui, on veut des villes propres, et déplacer la pollution vers les mines de terres rares en Chine, ou vers les décharges nucléaires...

"Aujourd'hui, on veut des villes propres, et déplacer la pollution vers les mines de terres rares en Chine..."

Quant aux bioénergies, pourquoi pas ? Mais comme toujours, c'est une question d'échelle. Dans les scénarios faisant appel à ces ressources, il y a une mise en coupe réglée de la forêt et de certains déchets agricoles, qui semble assez incompatible avec le maintien de biodiversité, et le retour des matières organiques à la terre. Prendre tous les déchets agricoles, pour les brûler ou les méthaniser, au lieu de les redonner à la terre pour la nourrir reviendrait à sortir des cycles naturels...

En fin de compte, "la" solution n'existe pas. C'est une histoire de complémentarité, avec une approche plus locale que centralisée. Plus de solaire à Montpellier qu'à Lille par exemple, de la microhydraulique qui ne barre pas les rivières, inspirée des moulins hydrauliques... 

 

- Pour minimiser les problèmes, il faut donc inévitablement diminuer notre consommation d'énergie ! Comment y parvenir ? 

On travaille beaucoup sur l'efficacité énergétique : mieux isoler les logements, développer les transports en commun, le covoiturage, inciter au télétravail pour réduire les déplacements... Mais globalement, ça ne produit pas de réduction drastique de la consommation énergétique. Pourquoi ? Parce que derrière l'efficacité, malheureusement, il y a l'effet rebond ! 

Je m’explique. Le progrès technique nous permet de faire des gains unitaires : je vais mieux isoler mon logement, donc j'aurais besoin de dépenser moins d'énergie pour le chauffer. Ma voiture, avec un moteur de meilleur rendement, va consommer moins de litres de carburant par kilomètre parcouru. Refroidir les data centers (centres de traitement et de stockage des données numériques, ndlr) avec de l'eau froide plutôt que de les climatiser, permet de gagner en nombre de kWh par unité de stockage. Etc.

Simplement, dans mon logement mieux isolé, je vais avoir tendance à chauffer un peu plus que d'habitude, pour plus de confort. Ma voiture consomme moins, donc à budget égal, je vais aller en vacances un peu plus loin, ou habiter plus loin de mon travail. 

"On n'a jamais su faire de l'efficacité sans effet rebond, c'est malheureux mais c'est comme ça !"

L'effet rebond est net avec le covoiturage. Ça a un certain succès, la pratique se répand... mais aujourd'hui la quantité de carburant consommé en France ne baisse pas ! (voir les statistiques de l'Union française des industries pétrolières)

En effet, une voiture de Blablacar qui prend deux personnes pour faire Paris - Rennes ne remplace pas forcément trois voitures. Le covoiturage permet des déplacements qui n’auraient pas existé sans lui. La première personne, un étudiant, va retrouver ses amis pour un weekend parce que ça n’est pas cher, la deuxième personne aurait pris le train mais c'est plus intéressant financièrement de prendre la voiture. Et le conducteur, avec la contribution de ses deux passagers, va peut-être faire le trajet plus souvent que d'habitude… On n'a jamais su faire de l'efficacité sans effet rebond, c'est malheureux mais c'est comme ça !

Sur internet l'effet rebond prend une ampleur incroyable ! Les premiers appareils photo prenaient des photos de quelques centaines de kilo-octets, et aujourd'hui les photos prennent 10 Mo ! On stocke sur le cloud (serveurs informatiques accessibles via internet, ndlr), l'usage des vidéos explosent, et tous les deux ans environ, la quantité de données stockées est multipliée par deux... Tout ça va très vite ! 

 

- Tu vois des lueurs d'espoir, des raisons d'être optimiste ? 

Oui, il y a des raisons d'être optimiste, dans l'attente de la fin du monde, qui décidément prend un peu de temps ! Et surtout, on en a encore énormément sous le pied ! Comme je le dis dans "l'Âge des Low Tech", en terme de consommation, les économies possibles sont colossales. Et sans pour cela revenir aux temps troglodytiques, mais pour retomber à un niveau soutenable. Dans les années 60-70, qui n'ont pas été des années particulièrement affreuses, la consommation énergétique par personne était beaucoup plus faible qu'aujourd'hui ! Heureusement, le bonheur n'est pas proportionnel à la consommation d'énergie et de ressources.

Je pense aussi qu'il est essentiel de se poser la question d'une réelle sobriété à l’échelle individuelle et collective. Chacun doit essayer de changer un peu ses usages. Aujourd'hui en Europe, on jette 30% de la nourriture à la poubelle. Commençons par finir nos assiettes ! On peut aussi consommer moins de viande, on libèrera des tombereaux de céréales. Dans nos déplacements, beaucoup sont de confort. On peut économiser des litres d'essence sans que le monde ne s’écroule : on ira moins souvent en vacances, moins souvent déjeuner chez beau-papa et belle-maman…

Un repair café en Allemagne

Les circuits courts, le zéro déchet, les repair cafés (lieux consacrés à la réparation d'objets, ndlr)... plein de choses intéressantes se mettent en route, vous en témoignez tous les jours à Colibris.

On peut faire plein de choses au niveau personnel ou familial, mais on est vite limité, dans la mesure où nous vivons dans un système économique, industriel, commercial, culturel, mondialisé. Les courses, par exemple, se transforment facilement en un sport de combat ! On vit dans une économie poussée, de l'offre, pas de la demande. C'est faux de dire que le consommateur est roi. Il a juste le droit de choisir entre les différents produits qu'on lui propose. Mais ce n'est pas lui qui définit le produit. Et si mon fer à repasser tombe en panne, peut-être du fait de son obsolescence programmée, le vendeur me dira que c’est moins cher d'en acheter un neuf, plutôt que de faire réparer l'ancien… 

Pour moi, cela doit passer par une fiscalité écologique incitative. Aujourd'hui par exemple, l'ensemble de la protection sociale (assurance chômage, retraite, assurance maladie...) est assise sur le travail. C’est un héritage du XIXe siècle, époque à laquelle les ressources étaient quasiment gratuites, et ne valaient que le coup de pelle pour les extraire.

Taxez davantage l’énergie, les ressources, la pollution, les déchets et, mécaniquement, les choix d’investissement, d’organisation, de production et de vente seront plus vertueux. 

On sortira de l'économie du jetable pour entrer, à nouveau, dans celle du réparable.


- Quelle est ta société idéale ?

J'ai envie d'exhumer un vieux livre de la fin des années 70, il s'appelle Ecotopie, d'Ernest Callenbach. Il décrit une Californie qui fait sécession du reste des États-Unis, et s'inscrit dans une démarche écologique : une société réconciliée avec la Nature, où tout le monde a accès à la culture, où l'on apprend à ralentir plutôt qu'à accélérer, et à avoir un usage modéré des outils technologiques. Tout n’y est pas parfait mais c’est une lecture intéressante !

Le monde peut partir dans plein de voies différentes. Personnellement, je voudrais essayer de garder Wikipédia sans revenir à l'âge de pierre ! Mais il ne faut pas que tout le monde ait le même désir. Si tout le monde veut vivre au bord de la mer, il faudrait construire des villes sur l'eau, et ce n'est pas très souhaitable ! Je préfère donc ne pas communiquer mes propres joies et mes propres souhaits à tous les lecteurs du Mag !


Pour aller + loin

- “Quel futur pour les métaux ?”, de Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon, EDP Sciences, 2010. 

- “L’Âge des Low Tech, vers une civilisation techniquement soutenable”, de Philippe Bihouix, Editions du Seuil, collection Anthropocène, 2014.

- "La guerre des métaux rares", de Guillaume Pitron, Editions Les Liens qui Libèrent, 2018.

Commentaires

Merci pour cette analyse lucide et complète de la situation ! Je m'empresse de la partager....

Comment concilier le capitalisme et son corolaire la progression du CAC40 et une écologie qui exige une diminution drastique des activités les plus polluantes ? Arrêtons de penser qu’en prenant des douches froides ou en arrêtant notre consommation de nutela, ou d´huile de palme les problèmes vont miraculeusement disparaître. C’est tout notre système de production, de consommation et de relation avec la terre qu’il faut revoir de manière définitive.

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