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Le jeu ou la vie en grand

Jeu du serpent farandole

Anthropologue de formation et passionné de l’Asie du Sud-est où le jeu se révèle être un compagnon fidèle dans ses rencontres avec les paysans, Pascal Deru a créé le magasin de jeux Casse-Noisettes à Bruxelles en 1983. Père de trois enfants et grand-père de huit petits enfants, il est l’un de ceux qui fait connaître le jeu allemand dans les pays francophones. Depuis trente ans, Pascal vit en habitat groupé, l’Oasis de la Grande maison.  Il est auteur de 3 livres sur le jeu et donne aujourd'hui des conférences et des formations de jeux corporels dans toute la France. Il raconte pour Colibris le Mag tout ce que le jeu lui a apporté, à lui et à ceux qu'il a croisés.



Le jeu est une nourriture gratuite. Comme la musique, la danse, la lecture, la contemplation  d’un ciel étoilé… Il ne sert à rien du point de vue de la rentabilité, ou pour survivre. Mais il nourrit des choses très profondes en nous. De l’ordre du lien, de la joie, du dire à l’autre qu’il compte pour nous.

Le jeu a ceci de très particulier qu’il nous transporte dans un autre espace temps. Quand un jeu commence, on va pouvoir s’embarquer dans une fusée, se transformer en vache, construire des empires... Et ainsi faire toute une série de choses impossibles dans la vie. 

Et puis, le jeu nous fait de nombreux cadeaux.  Le premier, c’est le lien, à soi, à l’autre, au groupe. Le jeu remplace les paroles. Il nous fait vivre ensemble. Il nous relie par le plaisir. Plus tard, dans la vie et ses événements,  nous pourrons nous y accrocher.

Apprendre des postures par le jeu

Le deuxième cadeau que nous fait le jeu, c’est de vivre des actions qui nous transforment. Prenons, par exemple, « Les Colons de Catane », ce jeu de société édité en 1995. Il a révolutionné les jeux pour adultes. Un peu comme au Monopoly, les participants doivent construire villages, chemins et ports en employant des matériaux comme le bois, le blé, la pierre... On obtient ces matériaux en lançant les dés et, à chaque tour, on peut négocier un troc de matériaux avec les autres participants. C’est une véritable école de la négociation. D’une partie à l’autre, on teste ce qui marche ou pas, et on peut changer sa façon de faire.  Si on n’obtient rien, on apprend à être plus souple dans ses demandes. 

Je pense qu’un adolescent qui joue à ce jeu et qui, le lundi matin, va chez son prof sans avoir fait son devoir, a plus de chance d’obtenir un report qu’un adolescent qui ne joue pas. Le jeu apprend à discuter, à travailler sur ses désirs. Il apprend aussi à perdre, à assumer ses émotions. 

Jeu Aura

Se réjouir d’une tricherie ?

Si ma petite fille triche, je commence par me réjouir intérieurement. Car je me dis qu’il vaut mieux que ça se passe dans un jeu plutôt que dans la vie. Donc dans un environnement où elle peut prendre la mesure de son geste sans conséquences graves : entre elle et moi, sous le dôme de mon amour pour elle. Ensuite, j’échange avec elle : « si tu triches, je n’ai plus envie de jouer avec toi ». Dans la plupart des cas, l’enfant décide facilement de ne plus tricher pour pouvoir continuer à jouer. Le jeu devient ainsi un lieu d’expérimentation "pour du beurre" qui prépare à la vie. 


Un lieu de transmission

Le troisième cadeau du jeu est qu’il nous offre un lieu où nous pouvons transmettre les valeurs qui sont importantes pour nous. Par exemple, apprendre à choisir le bien collectif avant l’intérêt individuel. Et cela est possible dans tous les jeux, qu’ils soient coopératifs ou pas ! L’important est que tout le monde ait intégré que le faire ensemble est l’enjeu principal. Dès que c’est acquis, jouer à un jeu coopératif ou compétitif s’inscrit dans une même convivialité. Le problème, c’est quand les jeux mettent tellement la compétition en leur sein qu’ils ouvrent le risque d’être réduits à la leur minute finale, qui produit des gagnants et des perdants, qu’il faut valoriser et ou consoler. 

Le livre de Pascal, 64 jeux d'acoute, de confiance et de coopération

Pascal Deru, animateur de jeux au Festival Oasis

"Pendant les deux jours qu’a duré le festival oasis, nous avons fait des jeux de confiance, d’écoute et de coopération. Les personnes sont sorties de ces séances resplendissantes.
Peut-être que les participants étaient sont venus pour rigoler, prendre des outils pour leur oasis ou par simple curiosité. Mais ils sont repartis avec quelque chose qu’ils n’attendaient pas : ils se sont mis en relation avec leur intimité et l’ont partagée, naturellement. Cela touche quelque chose au-delà du rigolo, de l’ordre de la joie intérieure."

Tout jeu nécessite un cadre

Le cadre permet aux participants de se sentir en confiance. Si un cadre est donné, le facilitateur transmet au groupe, sans moraliser, des balises qui évitent de dériver et de mettre des personnes en danger. En s’appuyant sur ce cadre, il peut intervenir et dire : « Stop, te rappelles-tu de ce qui a été convenu ? »

Le cadre diffère selon les groupes. En voici un, par exemple : 

  • Personne n’est obligé de participer à un jeu et de le justifier ;
  • Une blague dans un jeu de confiance n’est pas permise ;
  • Aucun des jeux n’a de caractère sexuel ; 
  • L’énergie ne peut pas se transformer pas en violence.

Jouer est simple mais peut facilement dériver vers de la violence, de l’humiliation. L’animateur veille à ce que cela ne se produise pas. 

Jeu pierre papier ciseaux

Le jeu en habitat groupé

Quand on joue en habitat groupé, c’est autre chose que de dessiner une maison, imaginer un montage juridique, faire des courses, parler ménage... C’est un moment léger. Et puis, jouer permet de réguler les petites agressivités qui s’accumulent. Le jeu est un doux médiateur : en le mettant au milieu de nos pratiques, nous pouvons régler une part des tensions de manière symbolique en rire et en ressortir apaisés. Si notre habitat groupé, la Grande Maison, a plus de 30 ans, ça n’est pas uniquement parce qu’on joue régulièrement, mais c’est aussi grâce à ça. Ça dédramatise et ça crée du lien.

Jouer avec un enfant est une preuve d'amour

Un poisson sans eau meurt, un enfant sans jeu dépérit. Quand un adulte joue avec l’enfant, il va là où l’enfant est le mieux, il le rencontre dans son univers préféré. Un adulte qui arrête sa vie si pleine et si pressée pour jouer avec un enfant, lui dit de cette manière : tu es précieux à mes yeux. 

J’ai rencontré tant d’adultes qui n’aimaient pas jouer et en souffraient. Sans doute parce qu’ils pressentent bien que jouer avec son compagnon et ses enfants est un cadeau précieux. Une partie de ma vie a donc été de chercher quel était le bon jeu pour chacune de ces personnes. Dans mon magasin c’est ce qui me préoccupait quand j’avais devant moi un père, une mère, un grand-père qui achetaient un jeu sans penser à en jouer avec l’enfant.  Pour chacun et chacune, j’ai tenté de trouver le jeu qui lui permettait d’avoir du plaisir dans cette rencontre. 

Jeu du pont humain

Chacun son jeu

A chacun son registre. Personnellement, j’aime m’asseoir autour d’une table pour un jeu de stratégie. "Splendor", par exemple, est un jeu court que j’adore. Mais c’est une réponse qui ne convient qu’à moi seul. 

Chacun doit rechercher et trouver le registre qui lui plaît. Puis partager ce que les autres aiment. Je ne joue jamais avec les personnes qui ne proposent que les jeux qui leur vont et qui jouent pour gagner. L’essentiel n’est pas d’être des adversaires, mais plutôt des partenaires. La langue allemande nous dit cela avec simplicité : l’autre est un compagnon de jeu, un « Mitspieler » (celui avec qui je joue). 

Quelle belle question : comment faire du jeu partagé une œuvre qui nous grandit ?



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