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La reconnexion selon Mathilde #5

Du petit soi au grand Soi


Au moment où j’écris ces lignes, les températures atteignent des sommets dans l’Hexagone. Je regarde le paysage défiler entre la France et l’Allemagne, dans le train grande vitesse qui me ramène à la maison — train d’une compagnie qui se vante dans une jolie pirouette "d’en faire toujours moins pour la nature" (moins de CO2, sic). Dehors, des plaines à perte de vue, ponctuées d’éoliennes et d’usines une fois la frontière passée. Tandis que mes voisins téléphonent bruyamment, je ferme les yeux, lasse, et m’évade vers les sommets — pas ceux du mercure, les autres, les vrais.


Il y a dix ans, j’ai eu la chance de découvrir un pays à la nature sublime : la Norvège. Sublime au sens kantien du terme : qui transcende le beau, qui effraie plus qu’elle ne se contemple. Littéralement aimantée par le pôle nord, j’y suis retournée de nombreuses fois, en quête de grands frissons esthétiques. J’ai commencé à apprendre la langue, j’y ai noué des amitiés fortes et découvert un grand philosophe, alors très peu connu en France, du moins en dehors de quelques cercles universitaires spécialisés : Arne Næss (1912-2009).

Philosophe écologiste, fondateur du mouvement de l’écologie profonde dans les années 1970, Næss était en outre un alpiniste de renom. Ce qui me fascine chez lui et continue de m’inspirer, c’est sa curiosité, qui semble l’avoir tenu en éveil jusqu’au bout de sa longue vie : il vécut quasi centenaire. Il se retirait dans son refuge d’altitude, une cabane construite de ses mains où il passa au total une douzaine d’années, pour écrire, penser, apprendre la modestie au contact de la montagne et jouir d’un point de vue idéal sur l’humanité, avec recul et humilité, sans prétention. Une posture que l’on pourrait aisément rapprocher du concept éthique de sobriété heureuse, forgé par Pierre Rabhi. Les deux hommes auraient sans doute eu des choses à se dire…

©Laurent Bonneau

Tout comme l’initiateur du Mouvement Colibris, Næss n’œuvrait pas seulement dans le silence de la métaphysique, en ermite aigri. Il était un homme d’action. Et la force de sa pensée écologiste vient bien de là, de cette capacité, curieuse et rigoureuse, de passer d’une éthique personnelle soigneusement bâtie, notamment grâce à la psychanalyse, à l’action collective non-violente. Le tout sans jugement, acceptant ça et là failles, vices et incohérences face à nos modes de consommation. En opérant des allers-retours entre le "soi" individuel, épuré du primat de l’ego, et le "Soi", ce grand tout auquel nous appartenons toutes et tous : l’écosphère dans son ensemble, qui compte non seulement le vivant mais aussi le paysage, les minéraux…

 Arne Næss dans son refuge d’altitude, construit de ses mains, où il passa au total une douzaine d’années ((Peter W Zapffe, Bibliothèque Nationale de Norvège)

Lorsqu’il quitte en 1969 l’Université d’Oslo où il enseignait depuis trente ans pour se consacrer pleinement à la cause écologique, il rejoint et initie plusieurs mouvements écologistes et manifestations non-violentes. Il s’inspire alors de ses maîtres, Spinoza et Gandhi. Il perçoit la non-violence gandhienne comme non moralisante et permettant de s’élever vers des lois plus éthiques. Næss précise que « la dureté est un élément indispensable des luttes non violentes, que ce soit en faveur de la protection de la nature, des technologies "softs", de la diversité culturelle ou de modes de vie décents. »*

Nous sommes reliés les uns aux autres, comme des parties s’insérant dans le tout

Mais le philosophe reconnaît que des actions telles que la Marche du sel (1930) et, plus généralement, l’autonomisation des populations, sont difficiles à mettre en place à l’heure de la mondialisation. Comment fédérer et donc faire bouger des milliards d’êtres humains pour défendre une cause commune ? Le glissement à opérer du local vers le global n’est pas évident. Il faut penser ces deux échelles comme étant imbriqués l’une dans l’autre. La démarche individuelle se fond dans l’action collective — non pas au sens qu’elle se dissout en elle, mais elle s’y attache intrinsèquement. Ainsi la tentation de l’individualisme est caduque : nous sommes reliés les uns aux autres, comme des parties s’insérant dans le tout.

En 1970, Næss met personnellement en action ces préceptes non-violents lors du projet de construction d’un barrage sur la Mardalsfossen, une chute d’eau de 700 mètres de la côte ouest de la Norvège. Avec 300 manifestants, il se rend sur place et s’enchaîne à un rocher, refusant de descendre aussi longtemps que le projet ne sera pas officiellement abandonné. Malgré l’intervention de la police, l’entreprise réussit à faire plier le gouvernement : le barrage ne verra pas le jour.

Chutes de Mardalsfossen, à Romsdal, Norvège (Peter John Acklam)

Dans la version anglaise de son ouvrage majeur Écologie, Communauté et Style de vie, publié en 1989, le philosophe revient sur une autre manifestation célèbre en Norvège : celle d’Alta, petite ville située au-delà du cercle polaire. En 1978, la compagnie publique de production d’électricité Statkraft lance un projet de construction d’une centrale hydroélectrique sur le fleuve Altaelva. Les Sames, peuple autochtone directement menacé, s’organisent et manifestent aux abords du fleuve, puis jusqu’au Parlement norvégien à Oslo. Un tel barrage viendrait inévitablement défigurer le fleuve — dont ils font partie — et déplacer des populations de rennes et de saumons, indispensables à leur survie dans cette région reculée, au climat rude. Ils obtiennent dans un premier temps une modification du projet, qui prévoyait dans sa phase initiale de sacrifier un de leurs villages en l’inondant. En 1981, un millier de manifestants occupent le chantier du barrage, avant d’être évacués de force par six cent policiers arrivés par bateaux.

"Le fleuve est une partie de moi-même ! Laissez le fleuve vivre !"

Næss était là. Les slogans déployés à l’occasion de cette mobilisation spectaculaire étaient en phase avec les valeurs de l’écologie profonde, qui propose un renversement de la vision antropocentrée du vivant. Les Sames scandaient : "Le fleuve est une partie de moi-même !", "Laissez le fleuve vivre !". Leurs affects et leur sentiment d’identification au vivant étaient le moteur d’une action concrète remarquable, malgré son échec in fine.

Cours inférieur du fleuve Altaelva. Au premier plan, le barrage de Sautso (Statkraft, CC BY-NC-ND 4.0)

Au-delà de ces événements exceptionnels et ponctuels, Næss rappelle que tout geste du quotidien a une importance politique et implique donc pleinement notre responsabilité :

« Tout a une importance politique, mais tout n’est pas politique. Toutes nos actions et toutes nos pensées, même les plus privées, ont une importance politique. Si j’utilise quelques feuilles de thé, un peu de sucre et de l’eau bouillante, et que j’en bois le produit, je manifeste par là même mon soutien aux diverses industries qui fixent le prix du thé et du sucre et, de manière plus indirecte, j’entérine les conditions de travail au sein des plantations de sucre et de thé dans les pays en voie de développement. Pour chauffer l’eau, j’utilise probablement du bois ou de l’électricité ou un autre type d’énergie et, ce faisant, je prends part à la grande controverse concernant l’utilisation de l’énergie. J’utilise vraisemblablement de l’eau provenant d’une source privée ou d’une source publique et, dans l’un ou l’autre cas, je prends part à une myriade de problèmes politiquement brûlants qui concernent les réserves d’eau. J’exerce donc quotidiennement et de multiples manières une influence sur un grand nombre d’affaires qui sont du ressort de la politique. »**

Næss nous enjoint à ressentir de la joie dans l'engagement

Tout n’est pas politique, mais tout a une importance politique… En d’autres termes, chaque geste m’engage et devient un acte qui me dépasse. Mais loin de dire que nous devrions souffrir de ce poids, de cette responsabilité écrasante et moralisante, Næss nous enjoint à ressentir de la joie dans cet engagement. Parce qu’il nous prolonge, nous fait accéder à une entité plus forte, qui n’est pas là pour nous juger individuellement au tribunal de l’efficacité, mais nous accueille et nous transcende.



La crise climatique, la pandémie et les troubles qui en découlent nous accompagnent désormais au quotidien — de la solastalgie au burn out, en passant par le syndrome de manque de nature, pour ne citer qu'eux. Plus que jamais, nous devons réorienter notre style de vie pour qu'il réponde à de nouveaux impératifs, tout en affrontant pièges et contradictions. Comment ne pas perdre la tête ? Nous avons besoin de projets, d'utopies... Or la réalité et ses contingences nous coupent les ailes. Alors où vivre pour agir au mieux, en ville ou à la campagne ? Où grandiront nos enfants ? Comment rester cohérent dans les causes qu'on défend ? Tous les deux mois, je vous embarque dans mon journal de bord pour partager avec vous mes doutes, mes aspirations, ma quête de lieu idéal — bref, tout ce qui pique, lutte et œuvre, au fin fond de nous-mêmes.

Mathilde Ramadier est autrice féministe. Mère de deux petites filles. Drômoise de naissance, Berlinoise d’adoption. Philosophe et psychanalyste de formation.


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Aller + loin

- Le site de Mathilde Ramadier.

- Arne Næss, Penseur d'une écologie joyeuse, essai de Mathilde Ramadier, Éditions Actes Sud, 2017.

- Et il foula la terre avec légèreté, bande-dessinée de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau, Éditions Futuropolis, 2017. Un voyage poétique et contemplatif, inspiré du philosophe Norvégien Arne Næss.


Crédits illustration :

- Illustration chapô : Agathe Robinson.

- Portrait d'Arne Naess : Laurent Bonneau, avec l'aimable autorisation de Futuropolis.



*  "Une Écosophie pour la vie", « La Genèse de ma philosophie », Arne Næss, Éditions Seuil, 2017, p. 95.

**  "Écologie, Communauté et Style de vie", Arne Næss, MF Éditions, 2008, p. 211.

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