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Entretien avec Guillaume Faburel

Quitter la ville, cet espace conçu par le capitalisme


© Mutinerie Village - Eric Van Den Broek

Le développement des métropoles, loin d’être un phénomène spontané, est en réalité un outil destiné à étendre le capitalisme. Il en incarne toutes les valeurs : mobilité permanente, sur-connectivité, accélération, divertissement etc. Tel est le constat de Guillaume Faburel, chercheur à l’UMR Triangle, professeur à Université Lyon 2 et à Science Po Lyon, auteur de Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (Le Passager clandestin, 2018, rééd. 2019). Seulement voilà : « la vie à la ville n’est pas le grand rêve promis » et on la quitte... avec le risque de coloniser d’autres espaces. C’est l’un des enseignements que ce géographe a apporté aux participants de la première rencontre de l’Agora des colibris, à Arles les 7 et 8 février 2020.



– Qu’est-ce que la métropolisation ? Pourquoi serait-ce le « stade final du capitalisme urbain », comme vous le dites ?

La métropolisation désigne la manière dont l’organisation du territoire renforce la puissance des métropoles. Celles-ci cumulent des fonctions de commandement (directions d’entreprises, par exemple), de communication (aéroports, interconnexions ferroviaires, etc.), de polarisation des marchés financiers (présence de places boursières et d’organismes bancaires), d’offre d’emplois de « haut niveau » (conception-recherche et prestations intellectuelles, commerce interentreprises et  gestion managériale, culture et loisirs) et de développement de marchés spécifiques type tourisme, art, technologies… 

©Unsplash

Des métropoles tentaculaires

Éthymologiquement la métropole est la capitale d’une province, la ville-mère. Elle suit aujourd’hui le modèle de la ville-monde, notamment incarné par New-York et Hong Kong, Londres et Paris, Tokyo, Singapour et Séoul et plus de 120 villes qui s’en inspirent, dont une poignée en France. Ces villes pèsent 48 % du PIB pour seulement 12 % de la population mondiale. Elles ont pour mission sous-jacente d’attirer et de fixer le capital, de produire de la « richesse », d’être compétitives et donc de grossir vite. Ce fut par exemple l’objectif en 2014 de la création des 14 Métropoles (puis 22) en France.

Mais ce processus que je décris n’a rien de nouveau. Il s’ancre dans une continuité historique qui consiste à densifier la population en ville pour répondre à une « nécessité » économique : rapprocher la force de travail de l’outil de production et avoir le personnel à demeure. La métropolisation est le prolongement de cette logique. Les filières que l’on vient de citer (banque, communication, recherche, culture, loisirs etc…) sont aussi polarisées en ville. Les profils que « cible » la métropole - et qu’elle souhaite attirer - sont les élites internationales, y compris les managers de grandes entreprises technologiques et les classes dites créatives (sciences et ingénierie, architecture et design, arts et culture…), la bourgeoisie intellectuelle, les jeunes hauts diplômés, les personnes âgées biens portantes etc. Soit un peu plus de 40 % de la population nationale. 

Guillaume Faburel, auteur de Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre 

– En quoi les départs vers les campagnes découlent-ils de cette situation ? Quelle est l’ampleur de ce mouvement ? 

Les départs vers la campagne se multiplient et concernent autant des précaires que des cadres. Sans compter ceux qui souhaitent quitter la ville sans forcément y parvenir : depuis trente ans, nous savons que plus de 70 % des Franciliens veulent quitter l’agglomération parisienne ; plus récemment, nous avons « découvert » que seuls 13 % des Français vivant dans les espaces métropolitains disent vouloir y rester (Cevipof, juin 2019). Le souhait de partir est devenu réalité pour 600 000 à 800 000 personnes qui ont quitté les espaces denses des métropoles sur les quatre dernières années. 

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Le coût élevé de la vie citadine est une des raisons du départ des populations pauvres et « subalternes ». Le prix des logements en centre-ville se traduisent par une gentrification (remplacement par des populations plus riches). De même la métropolisation a des effets négatifs de plus en plus forts tels que la sur-concentration humaine, l’artificialisation des sols, l’accaparement des espaces, la pollution de l’air, etc... Il faut rappeler que ce processus d’urbanisation généralisée concentre 56 % de la population mondiale en ville, et est responsable de 70 % des déchets planétaires, de 75 % de l’énergie consommée, de 80 % des émissions de gaz à effet de serre. De même, les habitants des métropoles perçoivent bien l’accélération sans limite de leur quotidien, ils ont une impression d’étouffement, de suffocation et finalement le sentiment d’être dépossédés de leur vie.

– Pourquoi dites vous que l’on ne peut plus catégoriser la population en « ruraux » et « urbains » ?

D’abord parce que nos parcours de vie alternent, avec des moments où l’on est en ville et d’autres où l’on est dans un espace rural, ce qui rend souvent caduque cette distinction. On n’appartient rarement et exclusivement à l’une ou à l’autre de ces catégories. Cette distinction ne fonctionne pas non plus du fait que ces espaces sont mal définis. Pour l’Insee, l’espace rural n’est qu’« un ensemble des petites unités urbaines et communes rurales n’appartenant pas à l’espace à dominante urbaine (pôles urbains, couronnes périurbaines et communes multipolarisées) ». Cette définition s’inscrit dans la continuité de la disqualification historique des cultures non urbaines. Ce phénomène a participé aux exodes ruraux, avec pour objectif le développement industriel sur tout le territoire. Si la ruralité ne se réduit pas à cette première définition, elle ne renvoie pas non plus aux seules campagnes agricoles ni aux métiers de la terre, et encore moins à un folklore champêtre avec une nostalgie pour un modèle « villageois ». 

© Atelier Paysan

Les territoires ruraux sont plus complexes que ces caricatures, et ses frontières sont plus floues. La campagne est de plus en plus habitée et marquée par des personnes qui ont quitté la ville pour changer d’activité, donner sens à leurs convictions et, surtout, s’efforcer de participer à la vie locale. Dans le milieu rural, chacun peut agir plus facilement, y compris les catégories populaires. Cela convient donc particulièrement aux citadins qui se sentent dépossédés de cette capacité d’action et de leurs milieux écologiques de vie. À la campagne elle devient souvent un point commun entre les néo-ruraux.

– Les ex-urbains se comportent-ils vraiment différemment lorsqu’ils viennent s'installer dans les zones rurales ? 

Nous avons, avec ma collègue Mathilde Girault, étudié une centaine d’initiatives, directement ou indirectement : des habitats groupés, des projets de permaculture, des potagers communautaires, des fermes sociales, des monnaies complémentaires, des ressourceries, des centrales villageoises, des coopératives, etc…, dont je parle dans le livre. Il apparaît que souvent les néo-ruraux se comportent différemment et ce dans plusieurs domaines. Tout d’abord, ils se rapprochent du vivant en habitant autrement leur environnement, en se remettant à cultiver par exemple. Ils adoptent aussi des pratiques plus écologiques de « ménagement » du milieu (et non d’a-ménagement), en pratiquant la sobriété et la frugalité. Autrement dit, ils consomment moins et cherchent à réduire leurs impacts écologiques. L’entraide que cela suppose les conduits à retisser des liens de solidarité par des coopérations, à travers la vie associative par exemple, mais aussi par beaucoup de coups de mains informels et de projets collectifs. 

©Pexel

Ils développent encore un autre rapport aux ressources et aux activités : ils ré-apprennent les savoirs pratiques et locaux, expérientiels et vernaculaires. Ils recherchent l’autonomie, la résilience, non seulement dans le domaine de l’alimentation, du logement, de l’énergie, des déplacements… mais aussi en adoptant leurs propres règles individuelles et collectives. Cela peut s’illustrer au sein d’habitats partagés où les règles de vie sont composées par les habitants en toute liberté. Le triptyque habiter/coopérer/autogérer est indéniablement une matrice commune de ces projets qui rejoint parfois la tradition des biens communaux, que ce soit dans les activités agropastorales ou artisanales.

– Les ex-urbains, lorsqu’ils arrivent à la campagne, ne reproduisent-ils pas pourtant aussi des comportements propres à la métropole ? Est-ce qu’ils ne colonisent pas le milieu rural avec les valeurs qu’ils ont longtemps pratiquées en ville ?  Comment l’éviter ?

Il existe effectivement un risque de contaminer les campagnes, à son corps défendant, avec des habitudes telles que de multiplier les déplacements inutiles, d’être ultra-connecté, etc. Pour éviter d’emmener avec soi cet « imaginaire croissanciste », je propose de déconstruire certaines chaînes comportementales souvent intégrées comme de véritables réflexes. Parmi ces comportements, je citerais la mobilité permanente, l’accélération sans fin des mouvements, le divertissement ininterrompu, le nomadisme généralisé, la connectivité continue. La tâche est tout sauf simple si l’on en juge par l’omniprésence de ces réflexes, y compris loin des grandes villes. Le discours capitaliste ambiant qui présente la mobilité ou la connectivité comme émancipatrices et prône le divertissement permanent imprègne largement la population, y compris les néo-ruraux. 

©Pexel

Dès lors, pour s’affranchir, je recommande de nourrir une pensée de la limitation et de reconsidérer ses propres besoins. Il s’agit de tempérer nos comportements et appétits, de retrouver de la mesure par le rapprochement et l’intensité des liens entre humains et non-humains. En somme, se limiter est une première solution pour se désaliéner et remiser les valeurs métropolitaines au profit d’une société plus écologique. Mais la tâche est ambitieuse !


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