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« Le télétravail et le freelancing conduisent à réinventer des secteurs clés de notre société… et de nos propres vies ! »

Entretien avec Laetitia Vitaud  - 2ème partie

Par Vincent Tardieu / Colibris - 24 mai 2017

Lire la 1ère partie de cet entretien

- On relève aussi une face plus sombre du freelancing et du télétravail, marquée par des reculs en matière de progrès sociaux : celle d’un accroissement de leur isolement, souvent de leur stress et de leur temps de travail effectif malgré le vote d’un droit à la déconnexion. Ces craintes sont-elles fondées et quelles réponses peut-on y apporter ?

Oui, il y a une face moins reluisante au développement du freelancing. Avec des personnes qui commencent et finissent leur journée en travaillant au lit, qui utilisent les mêmes outils et les mêmes espaces pour leur travail et leurs loisirs… Où leur vie personnelle et professionnelle ont fusionné. Beaucoup de freelances travaillent nettement trop, bien plus que les salariés classiques, et ont du mal à se limiter. Si bien qu’on observe que les burnouts sont plus fréquents chez ces travailleurs. On sait aussi qu’ils sont plus exposés à la précarité, moins sécurisés par leur statut, en matière de couverture sociale et de droits : sur les indemnités chômage, les congés divers, parentaux, de maladies, sur les droits à la formation… Cela fait des années que ces questions sont sur la table des partenaires sociaux et des gouvernements successifs, sans qu’on y ait apporté de réponses satisfaisantes. Et pour cause ! Sur la question des horaires et des rythmes de travail, hors des cadres habituels, une réglementation publique s’avère compliquée dans la mesure où elle relève vraiment de l’organisation et de la liberté choisie par chaque freelance. Une réglementation risquerait d’introduire une rigidité contre-performante et inopérante.

« On voit des personnes qui commencent et finissent leur journée en travaillant au lit, qui utilisent les mêmes outils et les mêmes espaces pour leur travail et leurs loisirs… Leur vie personnelle et professionnelle ont fusionné ! »

Le côté obscur du télétravail

Sur cet aspect, les changements devraient davantage s’opérer, à mon avis, au niveau du management de l’entreprise qu’il convient de repenser profondément. De ce point de vue, l’ouvrage Remote, écrit par deux ingénieurs qui ont fondé la startup Base Camp, laquelle a innové avec l’un des tout premiers produits numériques collaboratifs, est très inspirant. Eux-mêmes se trouvaient dans la situation de travailler avec des gens d’horizons, de statuts et au compétences très divers, habitant aux États-Unis et en Europe, donc avec des décalages horaires importants. Ils ont innové autour d’une organisation de travail asynchrone, où l’on n’est plus obligé de bosser tous ensemble en permanence en même temps, mais en aménageant des plages horaires communes tandis que le reste du temps chacun s’organise d’une façon autonome.

Le travail asynchrone peut s’appliquer au sein d’un même territoire, avec le même fuseau horaire, afin de tenir compte des rythmes et des souhaits personnels de ses collaborateurs — certains aimant travailler le soir tard mais pas le matin, et inversement, par exemple. Ce type de liberté apporté dans le management suppose de composer des équipes avec des compétences et des profils particuliers, fortement autonomes.

Innover pour conjuguer liberté et sécurité

- Est-ce que le freelancing et le télétravail se sont accompagnés d’un recul des droits et couvertures sociales pour les travailleurs concernés ?

Si je prends le cas de la France, où la couverture de santé est assurée par une caisse spécifique (ou plusieurs !) et non par l’impôt comme dans les pays anglo-saxons, la question des cotisations demeure cruciale. Elle se pose d’autant plus que le freelancing s’accroît. C’est à l’évidence l’un des grands chantiers du président Macron, qui a défendu le freelancing et entend « libérer le travail ». Il a d’ailleurs évoqué la question du financement de la protection sociale et évoqué la possibilité de basculer vers un financement par l’impôt. Pour lui, puisque la Sécurité Sociale est déficitaire, c’est déjà de fait l’impôt qui le finance. Macron ouvre ici une brèche en remettant en question la gestion par les partenaires sociaux. Reste à savoir s’il réussira à apporter des réponses innovantes au financement de la protection sociale…

En outre, certains statuts sont ambivalents, comme celui des auto-entrepreneurs : il enferme certains dans un cadre précaire, mais a aussi permis à de nombreuses personnes d’entrer dans l’emploi et de pouvoir effectuer une reconversion professionnelle à moindre risque. En d’autres termes, il faut pouvoir laisser se développer des formes de travail innovantes tout en mettant en œuvre des filets de sécurité sociale (en terme de couverture de santé, d’assurance, de retraite…) pour assurer à ces nouvelles formes de travail une pérennité. Et alors que tout l’édifice de notre protection sociale a été modelé par et pour l’économie fordiste, c’est à présent un bateau qui prend l’eau de toute part. Un rafistolage n’est plus possible : il faut le repenser et rebâtir entièrement, en prenant en compte de nouveaux désirs et de nouveaux risques.

Par exemple, on a créé au fil du temps une assurance chômage, mais rien prévu en matière de logement. Or, c’est un problème aigu pour une part croissante de la population active. Population freelance que les bailleurs, les entreprises, les banques et les assurances n’accompagnent pas du tout, et l’État fort mal. Même lorsque l’actif en question a parfaitement les moyens de payer un logement, ses conditions d’accès à la location ou aux prêts immobiliers sont épouvantables. Cela pèse dès lors sur l’emploi, notamment en ville. C’est pour cela qu’une jeune startup d’assurance, Wemind, créée pour les indépendants par des anciens d’AXA, propose un produit de garantie logement aux freelances. Et des milliers de freelances qui y souscrivent vont pouvoir peser et négocier les tarifs et conditions de souscription grâce à une plateforme en ligne.

« Alors que tout l’édifice de notre protection sociale a été modelé par et pour l’économie fordiste, c’est à présent un bateau qui prend l’eau de toute part. Un rafistolage n’est plus possible : il faut le repenser et rebâtir entièrement, en prenant en compte de nouveaux désirs et de nouveaux risques. »

- En partie à cause du chômage, les pluriactifs ont également beaucoup progressé en France. Ces double voire triple activités peuvent aider des milliers de personnes à survivre ou vivre mieux, à diversifier leurs pratiques et s’épanouir, à demeurer dans des territoires où l’emploi manque. Pour autant, ces nouveaux modes d’activités échappent en partie aux radars des administrations et collectivités…

Vous avez raison. Alors qu’il y a de plus en plus de statuts hybrides autour de la pluriactivité, le système français est devenu trop rigide pour les prendre en compte et les accompagner. Il n’y a aucune porosité d’une caisse de prestation sociale à l’autre, par exemple. Mais aussi au niveau bancaire. Les établissements ont du mal à reconnaître cette diversité des statuts et des activités, les fluctuations de revenus, etc. Et leur accompagnement est souvent lamentable et problématique pour les personnes concernées et pour mener à bien leurs projets.

Or, la pluriactivité non seulement permet de faire vivre des ménages mais aussi de maintenir en vie des territoires isolés, en créant de l’activité et de la valeur dans des domaines très divers. Il y a là un archaïsme certain dans la façon de penser notre société, ses besoins, sa diversité, ce qui fait la valeur dans un territoire, en ne pensant toujours le développement qu’en terme d’industrie, etc. Toute la représentation du travail et de tout ce qui va avec (la protection sociale, les services, le système bancaire et d’assurance, les marchés, diverse infrastructures, etc.) est encore dominée par une vision de nos élites digne des Temps Modernes de Chaplin !

Là encore, il faut lever de nombreux verrous administratifs et bancaires afin de redonner des libertés aux freelances et à d’autres. Cela passe notamment par le développement des comptes personnels d’activité, mais aussi par une sorte d’API ("Interface de Programmation Applicative", programme qui permet à des applications de communiquer entre elles, NDLR), pour pouvoir intégrer l’ensemble des données d’une personne afin que l’on puisse prendre en compte la diversité des parcours et des situations, professionnelles et personnelles. Cela revient à penser finalement plus à l’individu qu’aux statuts.

« Toute la représentation du travail et de tout ce qui va avec (la protection sociale, les services, le système bancaire et d’assurance, les marchés, diverse infrastructures, etc.) est encore dominée par une vision de nos élites digne des Temps Modernes de Chaplin ! »

Cela passe aussi par créer une égalité numérique à l’échelle du territoire national. Car souvent la pluriactivité va avoir besoin d’outils numériques, pour créer, se mettre en lien, vendre, se faire connaître, etc. Or, même si le haut débit n’est plus réservé en France aux seules zones urbaines, il demeure une série de territoires mal ou non couverts. Et surtout des milieux sociaux encore déconnectés du numérique, car mal accompagnés et formés dans ce domaine. La fracture numérique n’est pas que physique : elle est aussi, surtout même, culturelle ! Plusieurs activités et actifs ne pourront donc pas s’implanter en zone rurale, sortir de la précarité et créer de la valeur. Plusieurs communautés et formes de vie innovantes, autour de projets collectifs de travail ou d’habitats groupés, ne pourront pas non plus exister ni durer. Et, à l’arrivée, la densité démographique et d’activités sera trop faible pour vitaliser certains territoires…

On le voit, soutenir ces nouvelles façons de travailler (télétravail, freelancing, pluriactivité…) conduit à réinventer non seulement les formes d’organisation du travail et le management, mais aussi des secteurs clés de la société qui, comme le logement, le système bancaire et l’assurance, l’accès au numérique, les déplacements, etc., en conditionnent l’existence. Nous sommes à une période charnière. Pour beaucoup, cette inadéquation entre la demande grandissante de travailler autrement et l’offre de nos sociétés pour le permettre accentue des situations de précarité et de difficultés. Pour d’autres, cette période où tout l’édifice social autour du travail vacille ouvre, au contraire, des espaces de créativité fabuleux ! Certains innovent ainsi dans l’organisation du travail, dans les coopérations en créant de la valeur à plusieurs, en expérimentant de nouvelles missions ou plusieurs métiers à la fois, en insufflant davantage de libertés dans son emploi du temps. Bref ! en remettant en harmonie son travail et son projet de vie…


POUR ALLER + LOIN

Le blog de Laetitia Vitaud en français & en anglais

Le blog de Tim O'Reilly (en anglais), sur le futur du travail

Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire votre opinion, par Nicolas Colin et Laetitia Vitaud (éditions Armand Colin, 2016, français)

Remote : Office Not Required (2013) et Rework : Change the Way You Work Forever (2010), par Jason Fired et David Heinemeier Hansson (éditions Vermilion/37Signals, anglais)

Sleeping giant. How the New Working Class Will Transform America, par Tamara Draut (Penguin Random House, 2016, anglais)

Reinventing organisations. Vers des communautés de travail inspirées, par Frédéric Laloux (éditions Diateino, 2015, français)

Bureaucratie [The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy] par David Graeber (Les liens qui libèrent, 2015, français)

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