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« Le télétravail et le freelancing précipitent la fin de la firme traditionnelle »

Entretien avec Laetitia Vitaud - 1ère partie

Par Vincent Tardieu / Colibris - 24 mai 2017


Amis lecteurs, le Mag Colibris vous propose depuis quelques mois d’ouvrir un espace de réflexion sur des sujets qui affectent directement notre quotidien : la fiscalité écologique, la démocratie, l’école, le travail, l'alimentation… Nous avons fait appel pour cela à des spécialistes de ces sujets parfois complexes ou controversés. Sans pour autant les reprendre à notre compte dans leur globalité, nous trouvons leurs propos aussi pertinents que stimulants. Si vous souhaitez nous faire connaitre votre réaction ou proposer des questions et des experts, écrivez-nous à :  mag (at) colibris-lemouvement (point) org.
Merci et belle lecture !



« Switcheuse », comme elle se décrit elle-même, Laetitia Vitaud explore depuis des années diverses thématiques alors qu’elle expérimente l’univers du numérique en France, aux États-Unis puis à Londres. Ayant commencé son parcours professionnel dans une société de services informatiques, elle a repris ses études, passé l’agrégation d’anglais, puis enseigné durant huit ans l’histoire des sociétés britannique et américaine en classes prépa et à Science-Po Paris. Étudiant parallèlement l’histoire des agences gouvernementales américaines et les développements de la Silicon Valley, elle commence à écrire sur le numérique et les start-ups. Après une plongée rapide dans le rush du big data au sein d’une entreprise américaine localisée à Londres, elle développe un travail de recherche en freelance sur les nouvelles formes d’organisation du travail. Un éclairage stimulant pour innover au quotidien !


 

- La digitalisation de l’économie a favorisé le télétravail. Quelle est son importance en France ?

Pour pouvoir vous répondre, il faut préciser cette notion du télétravail. Celui-ci s’inscrit en réalité dans un continuum, avec à un bout de la chaine des gens qui travaillent 8 heures par jour au sein du bureau d’une entreprise – et ils sont encore largement majoritaires – et à l’autre bout, des personnes qui bossent 100 % du temps à leur domicile ou dans un espace dédié, parfois en coworking (espace de travail partagé entre des individus ou des sociétés , NDLR), qui sont totalement flexibles sur leurs missions et leurs horaires. Entre les deux, il y a plusieurs réalités de travail, et une diversification grandissante de ces modèles : on trouve des employés travaillant un jour par semaine à domicile et le reste du temps au bureau, avec une contractualisation officielle de ce mode de travail ou une pratique relevant d’un accord tacite avec sa hiérarchie ; on distingue aussi des salariés en télétravail et beaucoup de freelances, sous des statuts là encore très divers (auto-entreprise, société coopérative, artistes-créateurs, artisans…).

Le code du travail français distingue quatre types de "télétravail" :

Le télétravail est une forme de travail à distance, effectué de manière régulière. Son statut juridique est régi par le code du travail depuis mars 2012. Il est semblable à celui d’un salarié travaillant dans les locaux de l’entreprise mais avec un contrat de travail où il est précisé les horaires et situation du télétravail. L’employeur est dans l’obligation de veiller et de respecter des obligations en matière de temps de travail, de santé et sécurité du salarié, de l’égalité de traitement entre les salariés...

Le travail à domicile ou le home office est un travail ponctuel en dehors des locaux de l'entreprise moyennant une rémunération forfaitaire. Il n’est donc pas à proprement parler tenu de « fournir un temps de travail », mais d’exécuter une tâche individualisable et rémunérée sur la base d’un tarif.

Le travail nomade ou work mobile désigne une organisation de travail itinérante, qui n’est pas liée à un lieu physique précis. Il est inclus dans le contrat de travail que le salarié peut travailler au bureau, de chez le client, à l’hôtel ou un endroit hors entreprise. Lui aussi n’est pas rémunéré au temps de travail mais à l’objectif.

Le travail indépendant et en autoentrepreneur n’aura d’obligation qu’au regard des formalités de création d'entreprise et de l’assurance entreprise. Il peut s’effectuer n’importe où.

Dans l’étude réalisée par Hopwork sur les freelances (lire notre encadré), on voit qu’ils travaillent en moyenne quatre jours par semaine chez eux contre une journée chez le client. À l’arrivée, si l’on additionne toutes ces diversités de télétravailleurs, on estime que 10 à 20 % des actifs français exercent au moins une journée par semaine de télétravail. Cela concerne en particulier ceux que le sociologue Richard Florida nomme les emplois de « la classe créative », tels les designers freelances, les développeurs informatiques, des rédacteurs, etc.

Donc c'est encore une minorité, mais cela progresse rapidement depuis cinq ans grâce aux outils numériques et collaboratifs comme le cloud ou l'application Slack qui a connu depuis 2014 un succès fulgurant, ou encore fin 2016 Facebook WorkPlace qui propose un fonctionnement plus horizontal et interactif à des personnels d'entreprises en réseau (supermarchés, banques, assurances...), ainsi que récemment l'outil Teams par Microsoft. Tous ces outils précipitent une vraie révolution managériale.

« 10 à 20 % des actifs français exercent au moins 1 journée par semaine de télétravail. Et cette réalité est en nette progression grâce aux outils numériques et collaboratifs. » 

Révolution managériale et nouveaux droits sociaux

- En quoi s’agit-il d’une révolution du management ?

En ce qu’ils horizontalisent nettement les relations de travail et donc revisitent l’approche pyramidale et descendante du management. Ainsi, on observe que l’usage de Workplace favorise des échanges de bonnes pratiques et d’expériences professionnelles qui va pouvoir court-circuiter le manager, notamment quand ce dernier n’est pas bon et freine cette mise en commun par diverses procédures hiérarchiques. Et ces outils et pratiques mettent le manager à une place plus intéressante pour le collectif de travail : celle d’un animateur d’équipe, au service de la créativité du groupe et de l’efficacité collective. Ce qui favorise un surcroit de valeurs humaines et économiques.

Ces échanges horizontaux peuvent concerner l’organisation du travail et les horaires. De la souplesse et de la liberté ont pu être apportées sur les emplois du temps par la mise en réseau directe d’un grand nombre d’individus grâce au numérique. Notamment pour des emplois peu qualifiés et réputés peu flexibles, sans possibilité d’exécution à distance, comme les caissières, les serveurs et barista. Le numérique permet aussi d’éviter les pratiques de « clopening »* particulièrement pénibles pour certains employés, par exemple à New York et San Francisco : à partir de ces outils, les serveurs qui font l’ouverture et la fermeture dans la chaine de cafés-restaurants Starbucks, ont pu eux-mêmes aménager leurs rythmes, lieux et horaires de travail en évoluant volontairement entre plusieurs cafés de la marque au sein d’un même quartier ou territoire. Et il est intéressant de noter que cela peut se réaliser à l’initiative des employés, qui l’ont organisé et imposé grâce à un mouvement néo-syndical qui s’est structuré autour de ces questions, en faisant appel au soutien des clients en direct et via les réseaux sociaux, etc., et pas du tout du management, qui n’avait même pas pensé à cet outil pour apporter un peu plus de confort à leurs employés ! Cette forme de néo-syndicalisme constitué par une alliance entre les employés et les clients s’est étendue aux États-Unis, avec le mouvement “Fight for $15”, qui a obtenu la hausse du salaire minimum et l’amélioration des conditions de travail d’une partie des serveurs et baristas, des femmes de ménage des grands hôtels, et toutes ces catégories professionnelles mal payées, très peu syndiquées et mal représentées auprès du patronat.

« Grâce aux outils numériques, une alliance entre les employés et les clients a pu imposé aux États-Unis une hausse du salaire minimum et l’amélioration des conditions de travail d’une partie des serveurs et baristas, des femmes de ménages des grands hôtels, et toutes ces catégories professionnelles mal payées et très peu syndiquées. »

Freelance, le prix de la liberté

Ils sont environ 830 000 en France et leur nombre a littéralement explosé en dix ans (+126 %). Des chiffres impressionnants, qui masquent pourtant une réalité plus vaste encore, car de nombreux actifs ont une activité indépendante en complément d'une activité salariée. Ainsi, une étude récente du cabinet McKinsey montre que le travail indépendant concerne entre 20 et 30% de la population active.

Qui sont ces freelances, au juste ? Essentiellement des travailleurs indépendants qualifiés — consultants, graphistes, communiquants, designers ou développeurs informatiques — qui choisissent (par choix, à 90 %**) de se mettre à leur compte sans employer d'autres personnes. Ils fournissent des services techniques, artistiques ou commerciaux à des start-ups et PME pour 48 %, via une plateforme numérique ou directement. À l’inverse des autres indépendants, ils n’ont pas nécessairement de fond de commerce, d’agrément, d’actif immobilisé ou de licence permettant d’exercer une profession réglementée.

Le freelance type est un homme (60 %) d’environ 35 ans (37 % ont moins de 30 ans), vivant en Île-de-France (pour 30 %), et travaillant à temps plein (78 %, dont 8% ont un CDI à côté). Alors que 88 % d’entre eux affirment un besoin d’indépendance, 44 % déclarent vouloir tester l’entrepreneuriat. Leur « liberté » de s’organiser comme ils l’entendent se paie aux prix cher : loin des 35 heures, 53 % font plus de 48 h par semaine (et 15 % plus de 50 h)… À noter qu’ils travaillent en moyenne 3,5 jours par semaine chez eux. À l’arrivée, 97 % se sentent incompris et marginalisés dans le débat économique et politique, notamment en matière de protection sociale. Enfin, si la grande majorité (64 %) demeure préoccupée par la nécessité de trouver des clients et la majorité (48 %) par la variabilité de leurs revenus, ils demeurent 63 % à se déclarer « moins angoissé » que dans un emploi salarié.

Vers la disparition des firmes ?

- Est-ce que, au-delà de la souplesse qu’il offre dans l’organisation de son travail et de sa vie, le télétravail apporte d’autres innovations dans l’exercice du travail ? De nouvelles formes de coopération professionnelle ?

Absolument. Les freelances, en télétravail notamment, échangent des pratiques, des informations, parfois sous-traitent certaines tâches, etc. On peut ainsi avoir des empilements de fonctions, de missions ou de rattachement qui rendent en définitive peu lisibles les entités sociales qui les emploient. Ces freelances travaillent de moins en moins pour une seule entreprise, et de plus en plus sur une diversité de missions. D’ailleurs, d’une façon générale, on observe que les frontières sociales et juridiques des entreprises commencent à évoluer, avec des personnes qui coopèrent et sont rémunérées par plusieurs sociétés à la fois, lesquelles finissent par s’intégrer dans un réseau professionnel plus ou moins étroit, sans qu’il soit toujours simple de distinguer l’apport ou les périmètres de l’une et de l’autre. Et cela d’autant plus qu’avec le développement du mouvement du logiciel libre et des licences libres, des formes d’échange et de mise à disposition de toute une série d’informations, de données et de contenus entre pairs, créent de nouvelles valeurs, de nouvelles formes de travail, de langages, et revisitent radicalement les notions de propriété, de marque et de secret industriel.

Pour dire les choses autrement, je crois que la révolution numérique, les outils, les idéologies et les formes de travail qui lui sont associées, précipitent la fin de la firme traditionnelle telle que l’a décrite l’économiste britannique Ronald Coase dans les années 30. Il expliquait l’existence de la firme par la nécessité de l’internalisation des coûts de transaction : plus ceux-ci étaient élevés, plus il était intéressant pour l’entreprise de salarier ses collaborateurs afin de gagner en efficacité. Depuis quarante ans, et bien avant la fameuse « révolution numérique », les entreprises externalisent une grande partie des tâches pour se concentrer sur leur cœur de métier. Ce qui s’est traduit par une externalisation des personnels et des tâches de ménage et d’entretien, puis de la communication et du marketing, avant d’externaliser certains périmètres du cœur du métier lui-même des firmes… À présent, avec la mise en œuvre des outils numériques, des plateformes d’échange, on peut quasiment tout externaliser ! Dès lors, le sens et le périmètre de la firme sont remis en question. Voire son existence lorsque l’essentiel de la valeur économique qu’elle génère se crée en dehors d’elle.

En parallèle, les prestations externes augmentent aux dépens du salariat. Et parfois du fait des salariés… On l’a bien vu avec les informaticiens de bon niveau : certains, préfèrent travailler à leur compte, car ils peuvent monnayer au prix fort leurs services, choisir leurs missions et imposer leur organisation de travail. C’est ainsi que dans les entreprises des secteurs dits « créatifs », on peut avoir un quart des collaborateurs en prestation extérieure. Et les entreprises se les arrachent !


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* « closing-opening » : pratique d'un employé qui, dans la même journée, doit faire l'ouverture et la fermeture d'un magasin, avec un temps d'inactivité au milieu, sans pouvoir rentrer chez lui (au cause de l'éloignement de son domicile, du fait des loyers élevés des grandes villes).

** Selon l’étude réalisée en janvier 2017 par Hopwork, la première plateforme des freelances en France, et Ouishare, auprès de plus de 40 000 freelances.



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