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Gabrielle Paoli et Mélissa Gentile vous répondent

Ecolieux ou tiers-lieux, quelles différences ?


Tous les lieux collectifs se ressemblent-il ? Sont-ils tous des espaces d’habitats ? Des lieux d’activités, notamment de services et professionnelles ? S’apparentent-ils tous à des oasis, ces lieux réunis dans le réseau initialement imaginé par Pierre Rabhi ? Pour y voir clair, nous avons interrogé deux spécialistes : Mélissa Gentile et Gabrielle Paoli. La première est assistante de projets à la Coopérative des Tiers-Lieux (Nouvelle-Aquitaine) et trésorière de l’association AY128 qui gère Les Usines (à Ligugé, dans la Vienne), la deuxième coordonne le réseau des oasis au sein de la Coopérative Oasis.



Écolieux, Oasis, Tiers-lieux : on s’y perd… Ce sont quoi les Oasis, dont vous animez le réseau ?

Gabrielle Paoli : Le terme d’Oasis a été remis au goût du jour en France par Pierre Rabhi. Il a grandi dans une oasis nord-africaine, en milieu désertique, où il a connu l’abondance (de nourriture, d’eau et de joie), puis s’est installé en Ardèche. Malgré le milieu sec et rocailleux, il a réussi à cultiver la terre et nourrir sa famille. Fort de cette expérience, il a décidé de lancer le réseau d'Oasis en tous lieux, tourné vers l'autonomie alimentaire et énergétique. En l’an 2000, son pari a été de lancer une dynamique d’Oasis en tous lieux, tournés vers l’autonomie alimentaire et énergétique. D’une approche exigeante comprenant une dizaine de lieux au début des années 2000, on est passé à une définition plus souple quand Colibris a repris la suite du projet en 2014. Aujourd'hui c'est la Coopérative Oasis qui porte, en collaboration avec Habitat Participatif France, le réseau de près de 1000 lieux et projets...

Cinq critères forment le socle commun des Oasis :

  • L’autonomie alimentaire : il s’agit de poser l’intention de travailler la terre et de produire ce qu’on consomme grâce à des méthodes de cultures respectueuses du vivant, comme l'agroécologie.
  • L’autonomie énergétique : pour répondre aux besoins du lieu, tout en limitant les besoins et en travaillant la sobriété.
  • La mutualisation : l’idée est de mettre en commun les ressources pour limiter son impact sur l'écosystème et gagner en confort de vie.
  • La gouvernance partagée : pour que chaque membre du collectif soit respecté dans ses besoins et ses désirs.
  • L’ouverture vers l’extérieur : en partant du principe que le modèle d’abondance peut irriguer le territoire. Sans faire de plaidoyer pour promouvoir leur démarche, les lieux restent ouverts pour diffuser leurs pratiques.

TERA, un écosystème coopératif dans le Lot-et-Garonne 

Bien sûr, ces cinq dimensions forment un socle cohérent, et il n’y a pas un critère plus important qu’un autre. La caractéristique principale du réseau est sa diversité : le but est que chaque personne puisse créer le lieu dont elle a envie – ça va du monastère au lotissement familial, d’un lieu d’une seule bâtisse à d’autres avec plusieurs maisons ou des habitats légers (tiny houses, yourtes, etc.), des collectifs plus ou moins engagés politiquement. On retrouve donc cette diversité dans les mots : tous les lieux du réseau ne s’appellent pas Oasis, on trouve des éco-hameaux, des fermes collectives, des écolieux… C'est bien l'intention de vivre en collectif et de prendre soin des hommes et des écosystèmes qui reste un socle commun très fort. Il ne s’agit pas juste de créer un espace de services destinés aux populations locales.

 "Certains écolieux sont des tiers-lieux mais pas tous ; certains tiers-lieux sont des écolieux mais pas tous..."

Mélissa Gentile : Pour ce qui est des tiers-lieux, la plupart sont nés de l’impulsion de travailleurs indépendants du secteur de l'Économie Sociale et Solidaire (ESS) désireux de se regrouper. Initialement, c’était pour partager un espace de travail (ou coworking, qui est avant tout une modalité d’organisation du travail), soit un bureau, un atelier, un fablab ou encore des terres agricoles. Puis cela s’est étoffé avec d’autres types d’activités : des activités culturelles, de domiciliation d’entreprises, de café associatif, librairie, jardin partagé, boutique partagée, galerie, salle de réception, etc. Formellement, il s’agit donc d’un espace de travail partagé et collaboratif, d’un lieu intermédiaire de rencontres et d’échanges informels, d’un espace de sociabilité mis en œuvre par un collectif, au service d’un territoire.


La Coopérative Tiers Lieux

D’un point de vue historique les tiers-lieux s’inscrivent dans le mouvement d’idées du socialisme utopique : réconcilier les temps de vie, produire des communs, favoriser l’épanouissement et l’émancipation des individus, selon des principes démocratiques et solidaires. Conceptualisé dans les années 1980 par le sociologue urbain américain Ray Oldenburg, un tiers-lieu est censé être ouvert à tous, abordable et flexible avec une large prise en compte de l’individu, de sa capacité à adhérer, à s’adapter et à créer son projet au sein d’une communauté ouverte et porteuse d’une forte culture du collectif. L'accueil inconditionnel du public est un principe fondateur pour de nombreux tiers-lieux, surtout dans les territoires ruraux où ces lieux sont des espaces pour organiser de nombreuses activités (atelier tricot, aide aux devoirs, “coding-goûters”, conférences, concert...) dont l’accès est plus aisé qu’en allant à la ville. Ils permettent de croiser des mondes qui ne se seraient pas rencontrés par ailleurs et de favoriser des échanges. Cette capacité à mixer les publics, à favoriser le “mieux vivre ensemble” et l’émancipation par la participation font de certains tiers-lieux des espaces de vie sociale reconnus par la CAF.

"On ne démarre pas un habitat collectif aussi facilement qu’un tiers-lieu, où personne n’habite"


Le tiers-lieu est en quelque sorte un espace-carrefour, d’accueil et d'échanges, aux pratiques assez diverses... 

M. G. : Oui, le tier-lieu est protéiforme. Façonné par son collectif d’usagers, il permet une hybridation des fonctions où tout peut s’envisager : on peut y créer les conditions les plus favorables à l’éclosion des idées et à la coopération locale. La philosophie du do it yourself (DIY, ou « fais-le toi-même ») et celle du “faire ensemble” (DIT - “Do it Together”) participe de cette valorisation de la personne et de ses capacités propres à réaliser par elle-même, à ne plus être simple consommatrice ou bénéficiaire… mais bien actrice de sa propre vie. En ce sens, ce sont des projets structurants de territoires, qui (re)dynamisent un quartier, un village. 

A l’échelle nationale, si le phénomène est d’abord né dans les métropoles, il a largement gagné les territoires ruraux : 46 % des 1 800 tiers-lieux recensés aujourd’hui en France sont situés hors des métropoles. En Nouvelle-Aquitaine, exemple que je connais le mieux, les tiers-lieux sont essentiellement nés dans les territoires ruraux.

On comprend qu’entre écolieux et tiers-lieux les vocations ne sont pas identiques, mais les frontières sont minces…

G. P. : Sans doute faut-il ajouter une nuance. Dans la cartographie que nous avons réalisée, nous distinguons des Oasis de vie et des Oasis Ressources. Les premiers sont essentiellement des lieux d’habitat partagé, les seconds ne sont pas ou peu habités et accueillent surtout un collectif qui y mène des activités liées aux cinq critères des Oasis mentionnés plus haut. Si certains lieux sont à la fois des oasis de vie et de ressources, les tiers-lieux s'apparentent à nos yeux plutôt à des Oasis ressources.

Gabrielle Paoli, coordinatrice réseau de la Coopérative Oasis lors du festival oasis en 2020

M.G. : De mon côté, j’ajouterai que les tiers-lieux ne sont pas toujours appréhendés sous l’angle de la transition écologique : leurs fondamentaux sont d’être ouverts à tous et de proposer une multitude de possibilités à l’ensemble des habitants qui s’adressent à lui – là où dans une Oasis, l'ouverture ne peut pas toujours être si forte, du fait que ça soit aussi un lieu de vie. L’enjeu est aussi de dynamiser le territoire par l’information, l’orientation, l’accompagnement, la formation de proximité ou encore l’animation de coopérations. Il s’agit de proposer des espaces de soutenabilité, d’inclusion sociale et d’activités dans des milieux ruraux où parfois il n’existe pas d’autres propositions : ils tentent d'accueillir sans juger, de considérer sans mettre dans des cases, de construire sans opposer, de gérer des intérêts divergents sans diviser. 

"La préoccupation écologique est constitutive des écolieux du réseau oasis, elle est plus aléatoire dans les tiers lieux"

Lié à cette relation aux publics et aux usagers, les tiers-lieux ne se distinguent-ils pas aussi des écolieux par une dimension économique ? 

M.G. : Oui, le développement d’activités économiques est effectivement un point de différentiation : un écolieu n’a pas pour vocation première d’accueillir des travailleurs et des activités aussi diverses que celles des tiers-lieux dont l’approche est systémique et politique (au sens qu’ils sont des espaces de participation à la vie de la cité), sans pour autant se revendiquer “écologique” (alors même qu’ils réduisent certaines distances, qu’ils participent à la mutualisation de ressources, à la reterritorialisation d’activités, à la sensibilisation et au développement de projets de préservation de l’environnement), ni même s’affirmer comme tiers-lieux ! Les tiers-lieux reposent sur une forte mobilisation bénévole et se professionnalisent dès lors qu’ils s’hybrident et nécessitent une coordination pour faciliter le développement des projets. Pour perdurer dans le temps, les tiers-lieux façonnent le modèle économique qui leur convient, entre vente de prestations et subsides publics, dès lors qu’ils interviennent sur des activités qui relèvent de l’intérêt général.

Le Moulinage de Chirols, oasis et futur tiers-lieu en Ardèche

Enfin, on peut aussi dessiner quelques autres traits communs où les approches se différencient : un écolieu implique le plus souvent une notion d’habiter qui s’inscrit sur le long terme, alors que le tiers-lieu peut-être éphémère. La vocation éducative est également prépondérante dans les écolieux : les individus s’y rendent pour apprendre mais pas nécessairement pour y développer des projets individuels, là où les tiers-lieux sont toujours ouverts aux individus qui pourront y trouver les ressources utiles à leur développement personnel et professionnel. Enfin, le rapport au territoire est différent : le collectif d’une Oasis se crée par rapport à un lieu précis, là où un tiers-lieu est avant tout une histoire de personnes qui se rencontrent et restent mobiles sur leur bassin de vie.

La dimension économique et, souvent, de l’accueil du public, est constitutive d’un tiers-lieu, aléatoire dans un écolieu d’habitats.


Comment évolue la dynamique de l’ensemble de ces lieux en France aujourd’hui ?

M.G : Le travail de recensement que nous effectuons depuis plusieurs années est de plus en plus long et fastidieux, preuve que la dynamique progresse sans cesse ! Les tiers-lieux se structurent en réseau essentiellement à l'échelle régionale mais également à l'échelle des bassins de vie. Ces deux échelles constituent les deux maillons principaux pour créer du lien, mutualiser des moyens et accompagner les tiers-lieux d'un même territoire d'une part, pour accompagner les usagers d'un territoire vécu d'autre part. Nous essayons d’affiner l’approche d’une année sur l’autre en travaillant avec les réseaux locaux, au plus près des usagers, pour identifier l’adéquation entre la valeur créée et les besoins.

L'Arbre de Vie, oasis en Loire-Atlantique

G.P : Nous n’avons pas encore collecté assez de données pour dresser un état des lieux précis. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’il y a une forte croissance du nombre d’écolieux en général et des Oasis en particulier. Plusieurs indicateurs en témoignent : notre MOOC a formé des milliers de participants et nous avons réuni deux millions d’euros pour financer des oasis partout en France. Le dynamisme des régions semble corrélé au coût du foncier. Ainsi, par exemple, actuellement l'Ariège et la Loire Atlantique explosent en terme de création, là où la Drôme et l’Ardèche voient le nombre de nouveaux projets diminuer. L’on assiste aussi à l’afflux d’une nouvelle génération de porteurs de projets : de plus en plus d’urbains, qui quittent la ville pour créer un lieu à la campagne alors qu’il s’agissait avant de personnes qui habitaient déjà des espaces ruraux, proches des milieux alternatifs.

Le nombre d'initiatives qui aboutissent reste cependant minime à l’échelle de la France : on parle souvent d'un taux d'échec de 80% des projets et, sur les 1 000 lieux référencés sur notre carte, seule la moitié d'entre eux correspond à des lieux aboutis et habités. Quand on regarde ce qui s’est passé ailleurs, en Russie, au Royaume Uni, en Italie ou en Allemagne, ainsi que nous permet de le faire le réseau international Global Ecovillage Network, dont nous représentons la branche française, on réalise que ces lieux sont bien plus petits et bien plus récents.. A l’étranger, quand on parle d’écovillages ce sont souvent de véritables villes ! 

En résumé, 4 différences clés et 1 zone de recouvrement...

- On n’habite pas sur un tiers-lieu (sauf à être une forme hybride...).
- On ne démarre pas un habitat collectif aussi facilement qu’un tiers-lieu où personne n’habite.
- La préoccupation écologique est constitutive des écolieux du réseau oasis, elle est plus aléatoire dans les tiers lieux.
- La dimension économique et, souvent, de l’accueil du public, est constitutive d’un tiers-lieu, aléatoire dans un écolieu d’habitats.
- Certains écolieux sont des tiers-lieux mais pas tous ; certains tiers-lieux sont des écolieux mais pas tous...

La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par 
le magazine en ligne de Colibris, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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Ce qui est le plus important à mon avis, c'est de se ré organiser autrement pour vivre selon de vraies valeurs de solidarités, en accord avec la planètes et ses ressources, qui ne sont pas intarissables mais qui sont une richesse à exploiter en pleine conscience.