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Néo-paysans : le génie du grain de sable

crédit : Éléonore Henry de Frahan

La campagne française, ce territoire aux contours flous, souvent abandonné des services publics, est une piste d’atterrissage bien chaotique pour les néo-paysans. Comme ses paysages, sa sociologie est encore largement façonnée par l’agriculture conventionnelle. Les transmissions de fermes (grandes surfaces) ne répondent pas aux besoins des nouveaux projets (souvent des micro-fermes), généralement incompris et ignorés des Chambres d’Agriculture. Qu’à cela ne tienne, les « néos », ces électrons libres, à la fois pionniers et trouble-fêtes, s’auto-gèrent, à rebours des modes de gouvernance habituels et construisent coute que coute leurs alternatives. Ils ont pu en témoigner à l’occasion de la première rencontre de l’Agora sur les nouvelles formes d’installation rurale organisée par Colibris.


Seconde zone

Ceux qui se lancent dans l’aventure néo-paysanne le comprennent vite : ils arrivent bien souvent à la campagne comme dans un jeu de quilles. Les territoires où ils atterrissent sont traversés d’enjeux complexes et d’une histoire qui d’abord leur échappe. Plus largement les zones rurales subissent un manque de reconnaissance, une disqualification qui rejaillit sur l’accueil réservé aux « néos ». À l’occasion de cette rencontre de l’Agora, un constat révélateur est revenu dans quasiment toutes les interventions : la définition erronée de la ruralité. En effet l’INSEE, par exemple, la définit comme ce qui n’est pas urbain, comme si la ville était l’alpha et l’oméga de l’organisation du territoire (thèse développée par l’un des intervenants, le géographe Guillaume Faburel), alors même que la ruralité a son identité propre. 

 Cécile Gallien, vice-présidente de l’Association des Maires de France, crédit : Geoff Boulay

Cette perception distanciée - teintée tour à tour de romantisme et de peur - se traduit par une politique qui néglige la campagne au profit de la métropole. « La dotation de l’État y est par exemple deux fois moins élevée que dans les communes urbaines » rappelait durant la rencontre Cécile Gallien, mairesse d’une petite commune de 1 500 habitants, Vorey sur Arzon en Haute Loire, et vice-présidente de l’Association des Maires de France. Cela se traduit par la disparition des services : hôpitaux, bureaux de poste, écoles, trains, etc... Une injustice également valable dans le secteur privé : le plus souvent, « les mannes des grandes entreprises installées en campagne ne profitent pas à l’espace rural et remontent plutôt vers les grandes métropoles » déplorait encore l’élue. Dans une mécanique dont l’axe principal est économique, cette répartition inéquitable est souvent justifiée par la faible densité de la population et donc des emplois. Ainsi Laurent Rieutort, agrégé de géographie, chercheur sur le thème des nouvelles ruralités et directeur de l'Institut d'Auvergne du développement des territoires, rappelle que « 35% de la population vit dans les zones peu denses et très peu denses qui composent 90% du territoire. De même 21% des emplois se trouvent dans ces mêmes zones rurales. » 

Parcours d’obstacles

Ces territoires de seconde zone réservent bien des difficultés aux néo-paysans. À commencer par le défi de trouver des terres disponibles. « Ces 50 dernières années, l’agriculture a été marquée par une concentration et une spécialisation régionale. Mais il y a un grain de sable : la transition écologique. En effet, cette perspective est peu compatible avec des exploitations agricoles grandes et très spécialisées » soulignait Bertrand Schmitt, directeur de recherche à l’INRA et auteur (avec le démographe Hervé Le Bras) du livre Métamorphose du monde rural, agriculture et agriculteurs dans la France actuelle. Concrètement, les exploitations mises en vente (départs en retraites ou dépôt de bilan) sont trop vastes et ne correspondent pas à la taille attendue par les porteurs de projets des micro-fermes d’agriculture écologique et paysanne. « La méthode change mais le paysage pas beaucoup » constate un participant de cette Agora, relayé par un autre qui déplore que les conseillers des Chambre d’Agriculture chargés d’accompagner les agriculteurs sont « complètement à la rue » sur les nouvelles formes d’installations agricoles. Un témoignage qui recoupe l’intervention passionnante d’Hélène Tallon sur le manque de dispositifs d’aide pour les néo-ruraux. Ces conditions hostiles peu favorables viennent s’ajouter aux difficultés inhérentes à la reconversion agricole. 

Aventure particulière et règles alternatives

 « J’ai failli m’installer sur une colline au bout d’une mauvaise piste en terre. Heureusement que je ne l’ai pas fait car un voisin n’aurait même pas pu m’apporter du fumier avec son tracteur, j’aurais galéré. C’était naïf, je l’ai vite vu mais je me rend compte que beaucoup se laissent tenter et se tirent une balle dans le pied. » témoigne Antoine, maraîcher et éleveur de poules qui, à l’issue de plusieurs stages et expériences, a trouvé le projet collectif qui lui convenait et s’est finalement installé dans de bonnes conditions. Idem pour Augustin, dans les Cévennes, qui a rejoint une ferme collective composée de 13 autres membres rencontrés grâce à une annonce sur le site de Terre de Lien. Ce groupe structuré sous forme de SAS leur a permis de réunir la somme nécessaire pour l’achat d’une terre plus grande (25 hectares) que ce que chacun aurait pu acquérir seul . 

Au sein de ce collectif chacun trouve son équilibre économique individuellement. « Cela supprime la tension que génère souvent la recherche d’une rentabilité globale du projet, confie Augustin, qui produit des boissons fermentées (bière et kombucha). Cela ne nous empêche pas de mettre beaucoup d’activités en commun (bois, maraîchage, poules, chantiers etc...), de posséder ensemble le matériel pour ces tâches (serres, tronçonneuse etc...) et de fonctionner sous des règles communes qui nous sont propres. Par exemple, tout le monde paie le même loyer mais chacun a un logement à la taille de ses besoins (de sa famille). De même, nous prenons toutes nos décisions au vote par consentement et ça fonctionne plutôt bien. » 

Le vote par consentement est un processus de prise de décision (issu de la sociocratie) qui aboutit seulement lorsqu’une proposition ne rencontre plus aucune objection dans l’équipe. Autant de règles de vie volontairement éloignées de celles, pyramidales, qui régissent l’économie dominante. Mais les difficultés sont bien présentes. En témoignent les crises dans ces collectifs liées à la gestion des enfants ou encore à la répartition du temps consacré au commun : « On est en train de mettre un cadre aux travaux collectifs, avec un minimum à faire, précise Augustin. Chacun doit 2 jours par semaine. Cependant notre méthode laisse aussi à ceux qui en ont besoin, la possibilité de sortir des services communs, à condition que ce soit explicite, formulé et cadré. ». 

Se rendre visible

Cette aventure est emblématique de nombreux projets qui, bon an mal an, et en dépit d’aides absentes ou mal dimensionnées, élaborent de nouvelles manières de s’installer en milieu rural en valorisant la coopération, la frugalité, la résilience, le soin apporté au vivant, etc... Ces installations réussies et les innovations sociales qu’elles apportent passent malheureusement sous les radars médiatiques et statistiques, bien qu’elles semblent absolument adaptées aux crises en cours et à venir : impossible de connaître, par exemple, le nombre total d'installations de "néo-ruraux". « Elles représentent 25 % des installations mais on a peu d’information sur elles et leur parcours, leur trajectoire antérieure » regrette Bernard Schmitt. Malgré ce manque cruel de données, quelques projets sont ultra visibles et médiatisés, comme l’inspirante ferme du Bec Hellouin. 

crédit : Jeromine Derigny

Comment rendre les néo-paysans mieux identifiables, afin qu’ils soient pris en compte et mieux accompagnés ? Collectivement, les participants à cette Agora ont formulé une réponse essentielle : à l'échelle nationale et locale, ces nouvelles formes d'installation ont besoin de se réunir et d’échanger, qu’il s’agisse de réseaux (comme Terre de Liens ou la Coopérative Oasis) qui rendent possible l'accès à la terre, ou de groupes qui mutualisent des innovations techniques (les CIVAM, InPACT, l’Atelier Paysan…) ou bâtissent des coopératives d’accompagnement (le réseau RENETA, notamment), etc. Or, ces mutualisations fondamentales manquent encore de moyens et de visibilité. Tâchons de les bâtir, de les stimuler et de leur donner du corps et de la voix.

 

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