Le MagDes idées pour construire demain

Chronique "Vite ! Je ralentis" #4

Petit jeu de météo intérieure


Après avoir été danseuse, journaliste, assistante de Pierre Rabhi puis directrice de Terre & Humanisme, Nelly Pons se consacre aujourd’hui à l’écriture. Elle est l’auteure de Débuter son potager en permaculture (Actes Sud – Kaizen, 2017) et de Choisir de ralentir (Actes Sud – Kaizen, septembre 2017). Dans cette chronique, elle explore cette notion et ce besoin du ralentissement, examine ses pratiques et tente d'en imaginer de nouvelles...



La vallée cévenole de l’Ardèche méridionale où j'habite...

Mardi 27 février 2018. Que d’étonnement ce matin de voir affiché sur notre petit baromètre -8°C ! Inhabituel dans ces contrées reculées du sud de la France. La dernière fois, je m’en souviens, c’était en 2012. Comme à mon habitude d’accro à la météo, je consulte pour la troisième fois le site de Météo France. Température ressentie : -15°C. Car non seulement il fait très froid, mais en plus il y a du vent. Une question me taraude cependant : comment calculent-ils cette température ressentie ? En avons-nous tous la même perception ? Ou varie-t-elle d’une personne à l’autre, en fonction de sa sensibilité au froid, de son humeur, de ce qu’elle a mangé la veille, si elle a bien dormi ou non et surtout, de la qualité de son coupe-vent ?

Le jour suivant. Ça y est, il neige. Nous ne sommes plus dans les températures glaciales des deux jours précédents (enfin, -3°C quand même !). Je me délecte de regarder les flocons virevolter dans ce ciel à la lueur insolite. Le silence recouvre la vallée, les oiseaux paniquent. Où vont-ils donc pouvoir se ravitailler ? Les écoles ferment. Les transports s’arrêtent. Nous voilà hors du temps, invités à contempler ce cadeau de la nature, d’une douceur ouatée peu commune. Hors du temps. Comme suspendus à la magie du moment. Dans mon incapacité à parcourir les tâches que je m’étais assignées pour cette journée si particulière, cette dernière se mue en une succession d’instants de grâce. Nous avons de quoi nous chauffer. De quoi manger. Nous sommes ensemble. Nous avons de la chance. Il n’y a plus qu’à patienter, attendre que ça passe. Réflexe de base, logique, implacable. Mais alors, plutôt que de guetter le retour à l’inévitable routine, ne pourrais-je pas plutôt en profiter ? Pleinement. Intensément.

Et si le temps perçu en cet instant était comme celui de la météo ? Plongée dans mon quotidien bien organisé, avec ma liste de choses à accomplir et de missions à mener, le temps est rapide, impénétrable, insoutenable même parfois. Déjà ? Zut, faut vraiment que j’y aille… Souvent, je ne le vois pas passer. Alors que quand, pour une raison ou une autre, telle la neige en ce jour, l’imprévu m’invite à la rêverie ou à la contemplation, le temps ralentit. Et si ce n’était là aussi qu’une question de qualité de coupe-vent ? J’aurais alors la possibilité d’agir sur ma propre perception ? Non pas de la maîtriser, non. Mais influer, en douceur, sur la qualité de mon ressenti. Laisser faire. Bousculer les habitudes. Car si l’horloge ne s’arrêtera jamais de tourner, pas même quand je ne serai plus, la manière dont je décide d’appréhender l’espace-temps qui s’écoule entre chaque mouvement de l’aiguille lui, n’appartient qu’à moi-même. Libres, nous sommes, de l’aborder à notre manière. Libres.

Tout est blanc, silencieux, solennel, joyeux. Que cette trêve m’inspire de nouveaux horizons. Que cette qualité de présence ne me quitte plus. C’est beau. Et cela peut le rester, si je le veux bien. Allez, aujourd’hui, je décroche, et je laisse aller. 

Commentaires

Merci pour cette jolie invitation au lâcher prise et à la lenteur !
Non pas que la vitesse en elle-même soit néfaste, elle est souvent grisante, surtout la fulgurance intellectuelle, mais on ne peut indéfiniment jouir d'une chose et il faut lui trouver des respirations, des pauses, des silences... pour en jouir à nouveau, mais plus tard...
Savoir passer de la vitesse à la lenteur, de la production à la contemplation, voilà quelque chose que nous avons progressivement perdu ces dernières décennies, et qu'il est urgent de réapprendre !

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