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Sur les racines de la destruction du monde...

Transition intérieure : entretien avec Pierre Rabhi

Nous ne pouvions parler de transition intérieure sans convier Pierre Rabhi. Dans cet entretien, nous questionnons le cofondateur du Mouvement Colibris sur les racines de la destruction du monde, et sur les leviers des transformations individuelles et collectives.

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Comment avons-nous pu en arriver là ? Qu'est-ce qui nous a amenés à saccager la planète sur laquelle nous vivons, au point de menacer notre vie, et celles des autres espèces ?

C'est une question fondamentale, que nous devons nous poser de façon exigeante compte tenu des évolutions négatives que nous avons provoquées sur cette planète. Nous sommes en train de nous détruire et de détruire la vie.

Il y a toujours eu chez l'être humain la problématique de la peur. Nous avons en nous des peurs primales, des peurs profondes qui déterminent notamment nos comportements violents. Nous sommes passés d'une humanité primitive, qui considérait qu'elle appartenait à la vie, à une humanité qui considère que la vie lui appartient.

D'où vient cette vanité ? Peut-être des religions monothéistes, qui nous érigent comme les princes, et même comme les propriétaires de la Création. Nous ne sommes en réalité que de simples mammifères que la nature a créés. Nous avons certes des prérogatives particulières par rapport aux autres créatures vivantes : notre conscience et notre entendement nous donnent un libre arbitre. Mais qu'est-ce qu'ils nous tourmentent ! Lorsque nous nous éteignons, est-ce définitif ? Ou bien se passe-t-il quelque chose, sur le plan de l'âme, quand le corps se décompose et rejoint les lois biologiques ? Cette peur de la finitude existe depuis l'origine de l'humanité !

Les sciences et la technique ont certainement aussi contribué à ce que l'être humain se voit comme un être à part. Elles nous ont permis de décupler notre efficacité, dans nos gestes, nos déplacements… Nous avons acquis une maîtrise, une efficacité, totalement inédites. La modernité a, en particulier, modifié le temps. Avant la technologie, le paysan était au diapason de la vie, des cycles de la nature, des saisons : on ne peut pas planter un arbre aujourd'hui et récolter le lendemain !

Avec la technologie, on est passés du rythme du cheval – l'animal – à celui du cheval-vapeur. Cette modification du rapport au temps nous a amenés à cette frénésie, qui instaure le stress, l'obsession du temps qui passe. Nous entretenons cette forme de pathologie qui est source d'angoisse car on se demande sans cesse comment gagner du temps, ne pas perdre de temps… Le temps artificiel est extensible, il n'a pas de limites. C'est un temps suractivé, qui torture l'être humain.

« Quand les gens sont confinés dans des cages, ils les aménagent, et oublient complètement qu'ils sont enfermés… »

Qu’est-ce que le progrès ? Troquer notre existence contre un salaire ? Consommer des anxiolytiques pour supporter ce rythme effréné ? Passer des heures dans sa bagnole ? En tout cas, je ne vois pas les gens dans le bonheur. J’y vois plutôt des palliatifs au bonheur.

Comment inverser ce processus mortifère ?

Il y a tellement à faire... Il faut sortir de ce modèle, mais il est lourd, établi, bétonné, et tout le monde y est prisonnier. La modernité, censée libérer l'être humain, est en fait un système carcéral des plus élaborés ! Nous avons créé une sémantique qui fabrique du consentement, comme dirait Noam Chomsky. Même les situations les plus anormales, le système est capable de les rendre normales. De l'erreur, le système fait quelque chose qui est accepté comme étant juste. Krishnamurti l'observe : quand les gens sont confinés dans des cages, ils les aménagent, et oublient complètement qu'ils sont enfermés… Ils tournent à une allure folle dans leur roue, pour produire du PIB.

Je suis moi-même compromis dans cette société : j'ai une voiture, j'ai un téléphone portable, je m'éclaire à l'énergie nucléaire... En tant qu'agriculteur, j'ai un tracteur et je suis très content de l'avoir pour soulager les efforts du quotidien. Je ne nie pas ma participation, malgré moi, au monde d'aujourd'hui et à ses aberrations. Mais il est important d'ajuster les outils à nos besoins réels. Lorsqu'on peut se passer des technologies qui nous asservissent, c'est un vrai bonheur, on est comme affranchi, libéré. Bien sûr, il y a toutes sortes d'inconvénients, mais choisissons la liberté, et pas l'incarcération !

Que voulons-nous réellement de la vie ? Elle est courte, ne sommes-nous pas en train de la gâcher ? La libération de ce modèle permettrait à l'être humain de jouir de la vie dans sa totalité, dans sa plénitude. Chaque jour, disons-nous qu'il doit être éclairé, illuminé, et tranquille.


Quels sont les grands enjeux selon toi, pour les personnes et les collectifs qui s'engagent dans la transformation du système ?

Je vois, ici ou là, des expériences exemplaires. Elles misent sur plus de fraternité, plus de coopération, plus d'attention portée à l'enfant. L'éducation est un point fondamental ! Au lieu de dresser les enfants les uns contre les autres, avec la compétition, le culte de la performance… il faut leur apprendre à être solidaires. Ce serait déjà un bon départ ! Un enfant qui n'est plus dans le souci de dominer devient un adulte apaisé. En généralisant cette éducation, nous pourrions aboutir au miracle, peut-être, à l'abolition de la violence.

« La crise est à débusquer en nous-mêmes »

Une autre chose capitale à changer, c'est notre rapport à la nature ! Quoi qu'on fasse, on aura beau s'agiter, la nature mettra les limites. Ce qui déterminera le futur, ce ne sont pas les « progrès » que feront les humains en ceci ou en cela. C'est de la foutaise, ça peut être balayé par un raz de marée, ou une autre catastrophe. Il n'y a qu'à voir ce virus actuellement ! Si nous ne tirons pas une leçon de cette pandémie, c'est que nous n'avons rien compris ! Que dit ce virus ? « Vous n'êtes pas grand chose ». Et encore ce virus est gentil. Mais imaginons un virus plus mortel : on y passe, et puis c'est tout ! On voit bien qu'on est impuissant face à cela. L'intelligence nous dit : « Tu es mortel ! Ne détruis pas la vie, parce que tu fais partie de cette vie ».

Je crois profondément que la crise est à débusquer en nous-mêmes, dans ce noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons.

Un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains, rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable.

Ouvrons les yeux, voyons les choses de manière objective, et développons cette énergie extraordinaire qu'est l'amour. C'est, sans le moindre doute, la plus grande énergie de transformation du monde. Elle est la source de la vraie transition intérieure.




Propos recueillis par Gregory David

Crédit photo : 
- Patrick Lazic
- Fanny Dion
- Franck Bessiere


Pour aller plus loin :


- Pour renouer avec la Terre, l'écologie intérieure, de Marie Romanens.

- Mooc "Transition Intérieure" : pour un changement de cap !

- Une sélection d'ouvrages sur la transition intérieure.

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