Recevoir des infos
Le MagDes idées pour construire demain
Mode d'emploi

Se reconstruire par la nature



2012 – je suis à bout – épuisée par un parcours scolaire et une « grande école » ardus, d’une part, et un projet de recherche sur l’agriculture et l’eau dans la vallée du Jourdain, d’autre part. À mon retour en France, et après la rédaction de conclusions peu optimistes, je me jure d’arrêter la recherche pour toujours. Cela fait des années que j’engrange informations et connaissances sur la détérioration des terres, les rapports de pouvoirs, l’effondrement de la biodiversité, les aquifères fossiles se rétractant, le climat… et je me sens impuissante.

D’ailleurs, mon corps m’y force : à 23 ans, mes capacités cognitives et attentionnelles se sont effondrées. Je n’ose plus conduire une voiture. Je finis par consulter une psy. « Burn-out. Ça va prendre du temps ». Elle est impitoyable. « Si vous ne faites pas le vide, en lâchant le mental et en suivant ce qui vous anime vraiment, vous ne vous en sortirez pas ».

Je finis par consulter une psy. « Burn-out. Ça va prendre du temps ». Elle est impitoyable.

Faire le vide... Ça fait peur. Mais voilà qu’émerge un vieux rêve d’enfant : « vraiment connaître la nature ».

Je quitte la ville.

Des amis, eux-même très occupés, m’accueillent près de l’océan. Je trouve un endroit « à moi », petite plateforme dans les roches au-dessus de la plage. À l’abri du vent et à l’ombre d’un petit arbre, j’y passe mes journées. Je m’entraîne à « être ». Pendant des semaines, j’y écris, j’y dors, et j’essaie de ne pas trop penser. Le vent, l’odeur des algues échouées, les cris des cormorans, le bruissement des vagues, et le vaste corps de l’eau. L’ombre de l’arbre qui, doucement, tourne. Progressivement, je lâche le temps de la montre. Allongée, je sens toute la surface de mon corps au contact de la terre, son poids, les petites aspérités du sol. De sieste en sieste, j’apprécie la gravité, j’ai l’impression que le lieu me tient, me berce. Quelque chose en moi, doucement, se recharge.Arrivant à court d’argent, je trouve du travail dans la pépinière d’un oncle, sur la crête d’une colline du Sud-Morvan. Déplacer des caisses, désherber, trier, les tâches sont simples, les collègues sympas et les couleurs automnales chaleureuses. Entre-temps, un ami permaculteur m’a conseillé la formation Kamana pour « connaître la nature ». Au cœur de cette formation, le choix d’un sit-spot [ndlr : un lieu où l’on se sent bien, pour observer et ressentir]. Tous les matins, je rejoins mon poste d’observation. Blottie sur le flanc de la colline, entre les bambous et la forêt, le pré des pieds-mères en contrebas, et vue sur la vallée de La Roche, qu’il vente ou qu’il neige, j’y passe entre un quart d’heure et une heure. D’abord, l’exploration des sens. Le toucher – la température ambiante, la direction et la force du vent, l’écorce d’un arbre. L’odorat – feuilles en décomposition, petite effluve de renard, voire odeur de pluie qui approche. L’ouïe – explorer en détail puis laisser être le paysage des sons qui m’entourent. Enfin, la vue – donner une place à la vision périphérique, pour percevoir à la fois la buse passant en silence, et le lézard se glissant à mes pieds. Une fois à la maison, je note les observations du jour, petit croquis de carte à l’appui. Le soir, après le travail, viennent les « fiches-espèces ». Au fil des semaines et des fiches, ce qui n’était qu’un décor verdoyant prend du relief – les arbres, les buissons ont des noms. Les herbes des prés sont bien plus diverses que je ne le pensais, et les merles ont un répertoire si varié que je peine parfois à les identifier. Autour de mon sit-spot, tout prend vie – ici, le sentier des chevreuils, là-bas la direction des vents et des orages d’hiver.

Autour de mon sit-spot, tout prend vie – ici, le sentier des chevreuils, là-bas la direction des vents et des orages d’hiver.

Tout prend vie autour de moi, et la vie revient en moi, aussi. Je ne veux plus partir. Des quelques semaines prévues, mon séjour s’étend à un an. Progressivement, l’émoussement du forçage intellectuel laisse place à la curiosité, à l’humilité, et à l’admiration – il y a tant d’espèces et de relations à découvrir, de beauté à voir… Parfois, assise près du chêne sous mon grand poncho, j’ai l’impression de faire partie de ces collines, de ce paysage. Je suis un animal parmi d’autres, présent pour un petit bout de temps sur cette planète, avec une conscience de mon expérience et une capacité de voir le beau – quelle chance !2021 – Maintenant, je peux dire avec certitude que mon immersion dans la nature a été le fondement de ma reconstruction post-burn-out. Pendant un temps, j’ai eu besoin de faire abstraction des « faits et nouvelles du monde », trop anxiogènes et culpabilisants. Si j’ai aujourd’hui la force et le socle nécessaires pour les regarder en face, c’est grâce à cette source toujours accessible et renouvelable d’émerveillement et de connexion qu’est mon environnement naturel. Rien de tel qu’une balade de deux heures en forêt, simplement dans les sens, pour retrouver ma place : comme l’un des arbres de la forêt, je fais partie d’un système interconnecté, je fais de mon mieux, mais jamais seule.

Nora Manon Müller est facilitatrice de « Travail qui Relie ». Pour mieux comprendre les causes et ressorts de sa propre « crise » et comment elle s’en est sortie, elle a écrit un témoignage, à paraître en auto-publication en 2021, dont le brouillon est disponible ici.

Crédits photos :

Pablo Orcaray / Michel Grolet

Commentaires

Cet article vous a donné envie de réagir ?

Laissez un commentaire !

Quel beau parcours malgré ton épuisement. Tu ne pouvais pas trouver mieux que te ressourcer avec la Nature. Que ton chemin soit joyeux, doux et riche d'enseignement.

Merci pour votre témoignage. Il a réveillé des désirs enfouis de temps sans comptage auprès de la nature, dans une posture de simple témoin, dans une joie fine et sans cesse renouvelée ressentie dans la présence à la nature. En vous lisant, j'étais à côté de vous, je humais l'air et le vent de concert.