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Entretien avec l’écologue  des maladies infectieuse Jean-François Guégan

Comment un microbe peut-il plonger l’humanité dans le chaos ?

Jean-François Guégan  est directeur de recherche à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et à l’IRD (Institut de recherche pour le développement), spécialisé en écologie  des maladies infectieuses et parasitaires. Il a participé et coordonné de nombreux programmes de recherche nationaux et internationaux sur la transmission des maladies infectieuses émergentes, et notamment le choléra, la coqueluche-rougeole, l'ulcère de Buruli, etc. Ancien membre du Haut Conseil de la Santé  Publique, Jean-François Guégan a (co-)présidé plusieurs rapports nationaux et internationaux sur les conséquences du changement climatique sur la santé et sur les maladies infectieuses émergentes.

©FondationBiodiversité



Avec la terrible pandémie du COVID 19, on voit bien qu’il y a un lien étroit entre le fait que l’homme est l’espèce capable de supprimer le plus grand nombre d’autres espèces vivantes et de détruire la plupart des habitats naturels, et que les virus ont trouvé en l’homme, l’espèce dominante, le meilleur moyen pour se propager ! Les crises sanitaire et écologique ont la même source : notre mode de vie et de développement… C’est « l’effet boomerang » que décrit ici l’écologue Jean-François Guégan.

Propos recueillis par Vincent Tardieu / Colibris

Podcast : l’entretien complet (52min)


Podcast : l'entretien en 14 questions

– Vincent Tardieu : Les coronavirus sont communs chez les animaux sauvages, en particulier chez les chauves-souris et les oiseaux, qui sont considérés comme leurs principaux hôtes. Ils sont également responsables de maladies dans les élevages avec, par exemple, la bronchite infectieuse aviaire et la diarrhée épidémique porcine. Plusieurs virus de cette famille (les Sars et les Mers), présents chez des chauves-souris et le pangolin (petit mammifère insectivore couvert d’écailles), entrainent des maladies chez l’homme. Mais comment ces animaux, les chauves-souris en particulier, engendrent-ils une telle pandémie chez l'homme ? 


– V.T. : Finalement quelle est l'origine animale de ce coronavirus, responsable du COVID-19, la chauve-souris ou le pangolin ?


– V.T. : En plus du rôle des marchés de « viande de brousse », d’autres activités humaines, en Chine et ailleurs, portent de graves responsabilités dans l’émergence des maladies d’origines animales (zoonoses) : la construction de routes ou de pistes en zones forestières, le déboisement, le commerce d'animaux pour la pharmacopée traditionnelle, l’exploitation minière, la mondialisation des échanges… Quels sont les mécanismes qui permettent à ces pathogènes d’animaux de sauter la barrière d’espèce et de passer à l’homme ?


– V.T. : Ces atteintes aux écosystèmes naturels, et aux forêts tropicales en particulier, avec l’invasion de groupes humains en leur sein, sont-elles à l’origine avant hier de la rage ou la peste, et hier des épidémies de HIV, d’Ebola, de Marburg, de Sras ou de grippe aviaire, avec chaque fois les mêmes ou des animaux différents ?


– V.T. : Le risque de voir des agents pathogènes passer des animaux aux humains a toujours existé, et toutes ces maladies d’origine animale ne provoquent pas pour autant des pandémies pour l’humanité : quelles sont les caractéristiques des pathogènes vraiment dangereux pour l’homme et les conditions pour qu’ils provoquent une pandémie ?


– V.T. : En 2008, Kate Jones, titulaire de la chaire d’écologie et de biodiversité à l’université de Californie, et plusieurs de ses collègues, estimaient que sur les 335 maladies apparues entre 1960 et 2004, 60 % provenaient d’animaux. Pour autant, bien des spécialistes estiment que la majorité des agents pathogènes restent à découvrir. Est-ce que nous ne connaissons que la pointe émergée de l’iceberg de ces zoonoses…?


– V.T. : On s’intéresse toujours, et aujourd’hui en particulier avec le COVID-19, aux épidémies pour l’homme d’origine animale. Mais il existe d'autres sources que l'animal à ces maladies... Et on oublie que l'homme transmet aussi à l'animal de nombreuses maladies : avez-vous des exemples de cas de maladies animales dévastatrices importées par l’homme ?

 


– V.T. : Craignez-vous que certains animaux sauvages, comme les chauves-souris, désignés véritables fléaux volants pour l’homme, mais aussi les microbes d'une façon globale, fassent les frais de cette pandémie avec des abattages massifs dans diverses régions du monde ?


– V.T. : Cette mondialisation des échanges, signature de la puissance des sociétés libérales, apparaît aujourd’hui aussi comme le talon d’Achille de leur sécurité dans bien des domaines : biologique, informatique, culturel… Les nouvelles « routes de la soie » commerciales, chinoises et autres, sont de nouvelles routes d’épidémies. Mais aussi, et on l’oublie souvent, la source d’invasion biologiques diverses. Celle-ci sont-elles de réelles menaces pour la biodiversité mais aussi l’agriculture locale ?


– V.T. : Alors que ces zoonoses sont souvent liées à des changements environnementaux et au comportement humain, un groupe de scientifiques new-yorkais (au Cary Institute of Ecosystem Studies de Millbrook) vient de lancer une nouvelle discipline : la santé planétaire, qui étudie les liens entre la santé humaine et celle des écosystèmes. Est-ce que la recherche sur la santé humaine, en France et à l’étranger, prend en compte les écosystèmes naturels environnants, et s’entoure de spécialistes des milieux naturels, des dynamiques de populations animales et des interactions entre l’homme et l’animal ?


– V.T. :Le marché de Wuhan, ainsi que d’autres qui vendent des animaux sauvages vivants, a été fermé par les autorités chinoises, et le mois dernier, Pékin a interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages en Chine, à l’exception des poissons et des fruits de mer. Un sondage effectué en Chine en ligne, qui a recueilli plus de 100 000 réponses en 22 jours, a indiqué que 97 % des Chinois interrogés désapprouvent à présent la consommation de viande d’animaux sauvages. Pensez-vous que cette mesures passe demain dans la loi en Chine et dans les usages parmi les Chinois ? Et surtout que ces mesures soient efficaces contre la propagation de prochaines zoonoses ?


– V.T. : Préserver les écosystèmes naturels, éviter de les envahir, de les exploiter et les déstabiliser, n’est pas seulement une urgence écologique, elle devient clairement une urgence sanitaire pour l’humanité. Est-ce que vous avez le sentiment que cette réalité va transformer la prise de conscience des décideurs de la planète et modifier les comportements des habitants des zones périphériques à ces espaces naturels ? Est-ce que d’ailleurs dans des zones où des épidémies de maladies d’origine animales, les habitants locaux ont adopté des comportements plus prudent du point de vue de leurs cohabitations avec la nature ?


– V.T. : Vous avez récemment déclaré que « ce coronavirus qui circule est un boomerang qui nous revient en pleine face » et qu’« il y en aura très certainement d’autres avec des taux de létalité plus forts »… Que faudrait-il faire en priorité, selon vous, pour prévenir ces futures pandémies ?


– V.T. : Au-delà des mesures actuelles de biosécurité, l’humanité n’a-t-elle pas franchie la ligne rouge et ne doit-elle pas se restreindre et desserrer l’étau qui pèse sur la nature ? Revoir notre régime alimentaire carnassier ? Voire décoloniser une partie de la planète, ce qui pose toute une série de questions voire de problèmes – démographiques et sociaux, notamment ?


Réchauffement global : un boulevard pour de nouvelles épidémie !

Avec le réchauffement des moyennes et hautes latitudes, on commence à observer la migration de certaines espèces potentiellement porteuses de pathogènes humains. Une étude, parue dans la revue scientifique PLOS One en 2019, montrait que la hausse des températures mondiales était susceptible de modifier le comportement de certains moustiques de la famille Aedes (également connu sous le nom de moustique tigre), qui sont les principaux vecteurs de la dengue, de la fièvre jaune, de l'infection au virus Zika et du chikungunya. La hausse des températures pourrait encourager ces insectes à se déplacer plus au nord, jusqu'en Alaska.

Selon cette étude, le nombre d'Européens exposés aux virus transmis par les moustiques de la famille Aedes pourrait doubler d'ici la fin du siècle. Une autre étude sur le sujet, publiée en 2015, estimait que 2,4 milliards d'individus seraient exposés au moustique tigre d'ici 2050, notamment en France.
De même redoute-t-on une réémergence du paludisme dans les zones où la maladie a été chassée… Cette hausse des températures pourrait également bénéficier aux tiques, vectrices de la maladie de Lyme.

Plus inattendu, le dégel en cours du pergélisol (sols gelés), en Sibérie notamment, pourrait réactiver certains virus menaçants pour l’homme. Deux chasseurs de virus, Chantal Abergel (CNRS) et Jean-Michel Claverie (Université Aix-Marseille), qui ont créé à Marseille le laboratoire « Information génomique et structurale », ont d’ailleurs identifié et réactivé deux virus géants vieux de 30 000 ans, inoffensifs pour l’homme ! Leur découverte montre que d'autres virus piégés dans le pergélisol et fort bien conservés, parfois oubliés voire inconnus de la médecine contemporaine, pourraient également être réactivés en cas de dégel important. Parmi les pathogènes pouvant être piégés dans le pergélisol, les deux chercheurs évoquent la variole, maladie présente en Sibérie au XIXème siècle, mais aussi des virus beaucoup plus anciens, qui pourraient dater de l'époque de l'Homme de Néandertal et contre lesquels nous ne serions pas immunisés. D'autres pathogènes plus récents, mais tout aussi dangereux, pourraient également être libérés, comme celui de l'anthrax : le dégel du cadavre d'un renne vieux de soixante-dix ans infecté par cette bactérie a déjà causé la mort d'un enfant dans la région de la Lamalie en août 2016.

En savoir +

Très belle synthèse sur le sujet de Juliette Duquesne dans son Carnet d'Alerte

- Soupçonnés d'avoir transmis le coronavirus, les pangolins sont victimes d’un braconnage intense (article de Reporterre)

- Deux publications scientifiques clés (en anglais, désolé) sur le sujet : « Augmentation mondiale des épidémies de maladies infectieuses humaines »  (2014) et de Kate Jones sur les « Tendances mondiales des maladies infectieuses émergentes » (2008).


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