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Mode d'emploi

Les Usines

D'une filature industrielle à un tiers-lieu écologique


Nichées dans un écrin de verdure, à Ligugé dans la Vienne, sur une île bordée par le Clain et ses ruisseaux secondaires, Les Usines ont mis le temps de leur côté. Une valeur cardinale pour ses fondateurs. Ce tiers-lieu d’activités, surtout artisanales, s’appuie à la fois sur le passé industriel du site, parie sur le réemploi et la remise en état des équipements d’origine, et donne le temps à cet espace à moitié en friche et à ses résidents de bâtir l’avenir. Un avenir où l’on construit ensemble, y compris avec les autres acteurs du territoire, une économie circulaire à la fois écologique et mutualisée.

Un immense chantier. Sur la fond comme sur la forme, ainsi sont les Usines. Et si l’ampleur de la tâche est colossale, celles et ceux qui s’y attellent le font avec l’urgence de leurs convictions et la prudence des pionniers qui avancent en terre inconnue. Certes, il ne s’agit pas ici d’un espace vierge, mais ce terrain doté d’une friche industrielle à l’abandon est plein d’une histoire et d’un patrimoine dont l’empreinte dicte, malgré elle, la suite du chemin à emprunter.

Lorsqu’on arrive sur les lieux d’ailleurs, on ne peut louper cette cheminée qui domine le site. Tel un phare qui aiguille les visiteurs dans l’enfilade des bâtiments désaffectés et sauvagement végétalisés, cette boussole patrimoniale maintient le cap. Car ici, « l'Usine » a durablement marqué la vie économique et sociale du territoire : de 1856 à 1976, la filature multiplie avec succès les activités de traitement du chanvre, puis d’emballages en carton (pots de yaourts et boîtes de camembert) dans les années 1950 et 1960, avant de fermer en 1976. 

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Une « usine à gaz » ?

S’en suit, pour ce lieu, une une longue période d'incertitude avant de croiser le chemin des porteurs du projet, qui lui permettent de s’épanouir. À l’époque, Cyril Chessé et Christine Graval, respectivement régisseur et présidente du Confort Moderne (une friche artistique de Poitiers), ont la sensation d’atteindre un plafond de verre car ils ont envie de casser les codes dictés par ceux qui tiennent les institutions depuis trop longtemps. Ils cherchent un lieu pour y habiter et travailler dans une dimension collective, avec des gens alignés sur une vision écologique et sociale commune. Denis Meunier et Franck Courtioux, amis passionnés par le patrimoine et adeptes du spectacle de rue, cherchent eux aussi un lieu pour « créer un espace de possibles sans le tampon obligatoire de la mairie ». Ces deux binômes ne se connaissent pas, mais partagent les mêmes intentions et sont mis en relation par le propriétaire de l'Usine à l'abandon : « Rapidement, la filature a cristallisé nos envies et projections autour de cette friche industrielle, et il nous a fallu deux ans pour finir de se convaincre, ensemble, qu'il y avait un projet de développement local possible », explique Denis Meunier. « Pour faire de ce lieu privé un espace public d'expériences, nous avons rencontré les collectivités, les propriétaires, l'administration… Cette période nous a permis de prendre nos marques, d’optimiser la répartition de nos compétences et réaliser que nous fonctionnons en symbiose », ajoute Christine Graval.

Aujourd'hui, plus de 175 adhérents participent à l’organisation des journées européennes des métiers d’art, aux journées du patrimoine ou à la fête du solstice, au groupement d’achat de produits bio, à l’organisation de l’accueil...

Les Usines - Facebook

Dès lors, tout commence. Et notamment les problèmes… Une fois le lieu acquis en février 2011 (2 hectares dont 3 000 mètres carrés de bâtiments, obtenus in fine grâce au soutien de la mairie et des habitants de Ligugé), ils doivent faire face à l’état du site, calamiteux ! Celui-ci s’avère en effet inondable, pollué ; il n’y a ni eau potable, ni électricité, ni assainissement. La rénovation s'avère tout de suite plus lourde que prévue. Aux chantiers participatifs, organisés pour déblayer les montagnes de gravats, succèdent les travaux menés par Denis et Franck : leur connaissance du patrimoine et des métiers du bâtiments leur permet de gérer cela habilement et de proposer peu à peu aux multiples résidents de rejoindre la dynamique. « On a acheté ce site alors que nous avions 30-35 ans et étions tous au SMIC. Certe le coût d’acquisition n’était pas très élevé (25 000 euros, NDLR), mais nous avons dû beaucoup investir pour rénover les premiers bâtis privés et pouvoir louer des espaces aux résidents », détaille Christine, qui occupe avec Cyril et leurs enfants une maison située dans le bâtiment où est situé l’accueil des Usines, la cuisine partagée et les bureaux de quelques structures résidentes (la CAE Consortium Coopérative, l'entreprise HVO Conservation-Restauration, l'association Compost’âge et un Fab Lab).

Changer du plomb en or

Financièrement limitée, l’équipe co-construit le développement des Usines avec des groupes d'individus et des projets à géométrie variable, selon les ressources disponibles sur place ou chinées dans le coin, dans le respect du patrimoine existant. De quoi rassurer, localement : « On a sauvé de la démolition un site industriel qui représentait une blessure et nous avons documenté les mémoires ouvrières… Cela a séduit un peu tout le monde, ceux qui ont travaillé ici et ceux qui y travaillent encore. », relève Denis Meunier. De quoi enthousiasmer les plus jeunes également quand, en 2013, est lancé le Fab Lab (laboratoire de fabrication doté de machines à commandes numériques, de découpeuses laser et d’imprimantes 3D). Alors que les politiques publiques s’intéressent tout juste à ce type d’espace, ce « mini-temple du faire par soi-même avec les nouvelles technologies » donne un premier coup de projecteur aux Usines. Et les premiers financements régionaux arrivent, suivis d’un soutien européen en 2017, puis de multiples aides : l’ensemble de ces soutiens permettra d’étendre la surface du Fab Lab (de 40 à 400 mètres carrés) et de développer des projets artistiques ou d’utilité publique plus ambitieux (telle la production de milliers de visières pendant la COVID19, via le projet Home Made).

"On a sauvé de la démolition un site industriel qui représentait une blessure et nous avons documenté les mémoires ouvrières… Cela a séduit ceux qui ont travaillé ici et ceux qui y travaillent encore." 

Leur “Créatorium” a les allures d’une Tour de Babel, avec l’installation d’un tourneur à bois, une brasserie, une designer spécialisée en impression japonaise, trois ferronniers, un spécialiste de l’éco-habitat, une marqueterie, une maroquinière, deux pro de la récup’ et de la valorisation de jouets, un entrepreneur créatif et même un coiffeur écolo ! Toutes et tous valorisent l’autonomie, la mixité et la solidarité dont ils bénéficient. Chacun semble attaché au travail à « échelle humaine », à la logique de troc et de partage qui est reine ici. « On voulait proposer un espace de travail évolutif et pouvoir accueillir le plus grand nombre de porteurs de projets grâce à des loyers abordables », ajoute Franck. C’est aussi, dans ce grand hangar aux allures de capharnaüm, qu’on prend le mieux la mesure de l’esprit de sobriété et de valorisation de l’existant. A l’image de la remise en état des deux turbines en fonte de l’époque pour produire de l’hydroélectricité souhaité par les fondateurs dès 2010 pour montrer qu’une énergie propre est possible et que les anciennes installations hydrauliques de ce type (qui existent environ tous les 5 kms sur les cours d’eau) sont sous-estimées, non prises en considération ou démantelées régulièrement. « Il m’a fallu cinq ans pour trouver l’entreprise qui voulait bien rénover l’existant plutôt que de repartir à zéro (Tamysis, NDRL), et ce pour un coût trois fois moins important que le million demandé par certains », relève Denis, désireux de montrer l’exemple et faire tâche d’huile. La force motrice de l’eau générera ainsi une puissance de 200 KW grâce à cette entreprise bretonne spécialisé dans le redémarrage de petites centrales hydroélectriques : “Nous avons signé une convention sur 60 ans : ils investissent, produisent puis revendent l’électricité. Nous toucherons un loyer indexé sur la production” précise encore le co-fondateur des Usines.

La cheminée des Usines a été rénovée il y a deux ans - Facebook

Une gouvernance pour bien habiter les communs

Le fonctionnement des Usines respecte une architecture invisible, en évolution permanente, tant l’organisation des relations humaines est ici la clef de la dynamique du collectif. Après dix ans d’une administration des lieux dans le strict respect des cadres financiers et administratifs classiques, les fondateurs des Usines ont fait le choix d’une gouvernance inclusive, pour construire ce site avec tous ses acteurs. En intégrant notamment des jeunes au sein de leur Conseil d'administration (CA). Ainsi, en 2019 le CA est passé à 12 administrateurs – dont 2 représentants des résidents, 2 représentants du Fab Lab, 2 de la commission culture, et le bureau, dont Franck est le seul fondateur présent. Les propriétaires ne sont donc pas les seuls moteurs du projet. Et cette gouvernance veut montrer que l’on peut fort bien développer des communs dans un espace privé. « On cherche à partager les enjeux à différents niveaux – légaux, réglementaires, organisationnel, pour envisager des actions autour de l’accueil, le marché de producteurs, le jardin partagé, des événements, ou pour le Fab Lab, la création artistique et le développement durable allié au patrimoine et au tourisme…. Et nous commençons seulement à avoir une lecture commune de ces enjeux. », explique Lola, ancienne service civique, désormais administratrice engagée dans cette réflexion autour des communs.

Et l’adhérent désireux de lancer une initiative peut la proposer aux commissions existantes selon un cahier des charges simplifié. Ces commissions étudient la proposition avant de les transmettre au CA de l’association, qui donne ou non son feu vert. « C’est une façon simple d’autonomiser les initiatives au sein du collectif » note Franck, le président de l’association. « Je n'ai jamais été aussi à ma place dans la société, confie d’ailleurs Cyril Chesse, l’un des cofondateur des Usines. J’ai l'impression de retrouver ma citoyenneté, d'avoir une action politique au sens noble du terme, de servir. ».


Tisser des liens

En dix ans, les résidents ont appris à construire ensemble, à s’adapter, patienter, à s’organiser par eux-même dans une dynamique où les réalités du lieu et des moyens financiers mobilisables pèsent parfois dans la mise en place des projets. Plus de 175 adhérents contribuent aussi à la dynamique associative en participant à l’organisation des journées européennes des métiers d’art, aux journées du patrimoine ou à la fête du solstice (trois moments forts pour tisser du lien avec le territoire), au groupement d’achat de produits bio, à l’organisation de l’accueil.

Aperçu de la future halle dédiée à la résilience alimentaire des Usines - Anne-Sophie Novel

Le confinement a généré l’envie, chez beaucoup, de renforcer la résilience alimentaire des Usines. Cela s’est traduit par la mise en place d’un espace-test agricole dédié au maraîchage au sein du jardin partagé, une meilleure valorisation du marché hebdomadaire de producteurs locaux, la restructuration du groupement d’achat et la sensibilisation de tous à la permaculture. D’ici peu, Christophe (l’herboriste-résident) fera sécher ses plantes avec la chaleur résiduelle du four d’Aurélien (futur boulanger installé sur le lieu), Julien (l’apiculteur) et Pascal (qui développe un système innovant de mise sous vide des bocaux en verre) profiteront de la boutique de vente de produits confectionnés sur place, etc.

"On voulait proposer un espace de travail évolutif et pouvoir accueillir le plus grand nombre de porteurs de projets grâce à des loyers abordables"

« Dans dix ans, il y aura encore des bouts de friche à s’approprier », assure Christine. « Et de nouveaux arrivants pourront encore s’investir dans les espaces restants du site, le lieu restera accueillant. ». De quoi prolonger les possibles après eux : « Nous ne pourrons pas tout faire, mais nous avançons à échelle humaine avec l’envie de créer un potentiel pour d’autres. ».


Des impacts apparents, mais pas mesurés…

Disons le d’emblée, les impacts énergétiques, écologiques et financiers des installations et usages des lieux n’ont pas été mesurés. Les bâtiments existaient avant la création du projet, les usagers utilisent le bâti tel quel, dans la mesure du possible en faisant appel au réemploi dans une approche écologique.

De même, pour l'alimentation : le groupement d'achat permet de faire des économies aux adhérents qui y participent : pour l'huile d'olive, leur organisation leur permet de payer 5 à 5,50 € le litre environ, en bio d'Espagne. Les oranges sont à moins de 2 euros le kilo, le comté à 14 euros le kilo, la viande Salers à 11,80 euros le kilo. Cela permet d’économiser entre 250 et 300 euros par an. Le jardin partagé est un espace d’expérimentation permacole et une bonne partie de la production est utilisée dans les ateliers participatifs (production de confiture par exemple) pour les événements de l’association.

Les transports : certains membres se sont installés près des Usines. La majorité viennent à pieds, vélo, bus ou TER… Entre 10 à 20 minutes de transports, à pieds ou autre.

Les revenus (2017) : Les Usines ont généré un million de chiffre d'affaire cumulé par 12 structures et 16 indépendants.

Le temps de travail : l'évaluation du temps de chacun n'a pas été faite, là non plus, mais il est possible d'évaluer le temps pris par le “collectif” : sur un calcul annuel, le collectif a effectué une centaine de réunions – 20 réunions d'1h30 pour organiser les journées européennes des métiers d’art, idem pour l'organisation de la fête du solstice. Les commissions ont aussi leur lot de réunions, d'environ une par mois. Ainsi que les événements (journées du patrimoine, marché, groupe résilience lancé pendant le confinement, etc.). Les tâches dédiées aux communs représentent 3 à 4 chantiers participatifs par an. Chaque résident y consacre plus ou moins 2h par semaine, ce qui porte à quelque 60 heures de travail bénévole l’apport hebdomadaire de toutes les structures présentes.

Le bénévolat et l'entraide : ils ne sont pas évalués en tant que tels, ils peuvent concerner le prêt d'un objet ou d'un outil, ou l'aide sur un chantier, la réalisation d’une tâche, etc...

La mutualisation et économie circulaire : aux Usines, l'espace, les services, le matériel sont mis en commun. Le partage des espaces, zones communes, habitat partagé. Concernant les équipements, de nombreuses machines sont mutualisées via le Fab Lab. De même au sein du Créatorium, où les différents ateliers se partagent des outils. Les Usines réfléchissent à la création d'une plateforme de réemploi de matériaux mais la mobilisation des partenaires initiaux est plus complexe que prévue.

La sensibilisation et la formation : les Usines disposent d’un site de compostage partagé opéré par l’association Compost’Âge, qui distribue aussi du broyat issu d’un réseau de paysagistes et d’élagueurs de la vienne. Avec le Cluster Eco-Habitat, Compost’Âge envisage de développer un cycle de formation autour de la permaculture. Tri dans les communs, mobilité douce pour accéder au site, grainothèque informelle et échanges de savoirs au sein du jardin partagé sont autant d’activités qui entrent dans les opération de sensibilisation et de formation proposés par le lieu.

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Le FabLab se mobilise par rapport au Covid

Simon Macias raconte cette histoire avec enthousiasme : arrivé en stage aux Usines en 2015, amoureux du lieu, il n’en est jamais reparti. Si sa jeunesse et sa vivacité d’esprit collent bien avec l’état d’esprit « maker » (faire) propre aux Fablab, son esprit geek se marie à merveille avec son envie de transmettre sa passion et son besoin d’agir utilement. Au sein des Usines tout autant que dans les autres collectifs auxquels il participe (via le réseau des Fab Lab, des Repair Cafés ou avec les personnes avec lesquelles il envisage de s’installer en éco-hameau).

Aussi a-t-il joué un rôle clé, durant le confinement, pour avoir recours aux machines du Fab Lab dans la fabrication solidaire de visières (à partir de feuilles en plastique utilisées d’ordinaire en bureautique). Via le réseau d’entraide national Maker Covid 2019 et, en local, avec “Shields – Visiere Solidaire – Covid19 – Vienne 86” (plus de 360 membres sur Facebook), lui et Julien Rat (son référent aux Usines) se lance dans l’aventure. Ils trouvent même une solution pour améliorer le système d’attache et accélérer le temps de fabrication. Ils s’approvisionnent auprès de partenaires locaux (chez Toilettes & co, dont le dirigeant donne les chutes de plaques de plastique qu’il utilise dans la fabrication d’urinoirs), ils trouvent des fonds (par la Fondation Orange, qui finance la réalisation de 10 000 pièces) et mobilisent tout l’écosystème du Fab Lab : l’atelier d’impression Risolution prête sa perforeuse quatre trous et son massicot pour les feuilles plastique, la brasserie des Pirates du Clain donne les cartons d’expédition, et les sachets d’emballage sont fournis par Lucke, le coiffeur du salon Urban Jungle.

Au total, 7 000 visières ont été réalisées aux Usines, dont 2 000 apportées au CHU de Poitiers. « Nous avons fonctionné dans une logique de production que nous n’avions jamais expérimentée auparavant, en flux tendu, avec un système de ‘drive’ sur le parking”.

De quoi participer ainsi à l’élan national porté par le mouvement Maker (1) et intégrer le réseau Home Made mis en place pendant le confinement par la région Nouvelle Aquitaine. « Plus que jamais, nous nous sommes sentis impliqués, écoutés, suivis. Nous avons prouvé notre capacité à travailler avec de multiples partenaires pour trouver de l’aide, des matériaux, de la main d’oeuvre, du suivi, etc. ».

(1)  Pendant le confinement, 9 tiers-lieux sur 10 de ce réseau se sont mobilisés dans des actions de solidarités. Sur l’ensemble de l’Hexagone, 30 000 makers (fabricants) et 400 tiers-lieux ont fabriqué du matériel médical en urgence pour les personnels en première ligne. 500 000 pièces ont été fabriquées par semaine, plus de 4 millions d’unités en deux mois. En Nouvelle Aquitaine, 1 500 professionnels et bénévoles se sont mobilisés pour permettre de concevoir des solutions répondant aux besoins locaux dans le cadre de cette crise sanitaire

Simon Macias du FabLad des Usines - Anne-Sophie Novel


La série “Tour de France des écolieux”, en libre accès, est produite par 
le magazine en ligne de Colibris, en partenariat avec l’Agence de la Transition Écologique (ADEME).

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