Le MagDes idées pour construire demain

Entretien avec Philippe Bihouix

Entrons dans l'Âge des Low-Tech !

Dans un précédent entretien, Philippe Bihouix, ingénieur auteur de “Quel futur pour les métaux ?” ainsi que de “L’Âge des Low Tech”, douchait l'enthousiasme de ceux qui pensent que la technologie nous permettra de résoudre les défis environnementaux. Les énergies renouvelables consomment énormément de matières non renouvelables (métaux, terres rares), et délocalisent la pollution. L'efficacité énergétique génère un effet rebond qui annule souvent ses effets : on sait faire des moteurs toujours plus performants, mais les voitures sont sans cesse plus lourdes et plus puissantes, la consommation au kilomètre ne diminue donc pas. Philippe Bihouix questionne cette course en avant qui nous mène vers le désastre, fut-elle au nom de la transition écologique. Dans ce deuxième volet, il pose la question des solutions. Les low tech : vers une sobriété technologique… heureuse ?



- Philippe, dans notre précédent entretien, tu commençais à évoquer la nécessaire sobriété que nous devions adopter pour réduire notre empreinte sur la planète. Comment se décline-t-elle selon toi, dans les différents aspects de nos vies ?  

Il est difficile de dire qu'un objet, ou un service, est low-tech ou pas. Si on veut être extrême, le vélo, par exemple, ce n'est pas réellement low-tech ! Il faut de la métallurgie de pointe pour le fabriquer (tubes, câbles, dérailleur…), de la chimie pour les pneus et les plaquettes de frein, etc. Mais une fois qu'il est produit, c'est un objet durable, très facilement réparable, et quasiment inusable.

Pour moi, la question est plutôt, comment faire des "lower tech" [plus basse technologie, ndlr] : comment être dans une démarche d'amélioration continue ? Nous devons définir les besoins essentiels, voir comment produire ce dont nous avons besoin, et se remettre sans cesse en question.

- Par où commencer ?

L'agriculture et l'alimentation sont un bon point de départ, car les marges de manœuvre sont colossales. Tout d'abord, pourquoi produit-on ? En Europe, un tiers des aliments est gaspillé. En France, près de 10 millions de tonnes de nourriture consommable sont jetées chaque année*. Cessons ce gaspillage, et finissons donc nos assiettes ! C’est évidemment un peu plus compliqué à organiser, mais il y a de nombreux leviers, des dates de péremption sur les produits à la culture d’accommoder les restes, qui sont à reconstruire.

Réduire sa consommation de viande est aussi un levier gigantesque. En effet, cela implique une diminution du volume de céréales cultivés pour nourrir les bêtes. Cela peut alors libérer une quantité considérable de récoltes, de terres agricoles… et nous permettre d’accepter une certaine baisse des rendements – inévitable en grandes cultures – liée à la réduction d'intrants chimiques.    

La permaculture, ou comment maximiser les rendements en minimisant le travail humain... sans intrants chimiques

Le problème de l'agriculture est qu'on fait la course à la productivité. Il faut mettre le moins de travail humain possible dans une tonne de maïs, de blé, ou dans mille litres de lait, pour réduire au maximum le prix de vente et être compétitif sur le marché mondial. Pourquoi donc aujourd'hui on parle de "smart agriculture", des drones, des tracteurs guidés par GPS, etc. ? Parce que ces outils permettent des exploitations plus grandes, avec moins de travailleurs. Si j'envoie un drone pour la surveillance de mes vignes dans le bordelais, à chaque fois qu'il pleut, il va regarder s'il est temps d'aller épandre tel produit contre tel champignon. Ça me dispense de payer quelqu'un pour aller voir. Le travail vivant (de l'ouvrier) est remplacé par du travail mort (de la technologie) aurait dit Marx.

- La vision qu'on nous propose, dans tous les domaines, c'est en effet des nouvelles technologies, partout. On nous promet des villes intelligentes, économes en ressources, sans pollution... Est-ce une proposition crédible ?

Le statut des promesses de la technologie est variable, et c'est ça qui la rend difficile à appréhender. Le meilleur côtoie le pire. La smart city [ville intelligente], on en parle énormément, mais les concepts sont encore un peu légers ! On va éclairer les rues avec des capteurs de présence ; diminuer les bouchons en optimisant les feux rouges ; rendre les rues plus sûres avec des caméras ; repérer les fuites d'eau grâce à des capteurs… 

Dans les années 90, l'étalement périurbain et la problématique du déplacement ont amené à se dire qu'il fallait absolument densifier la ville. On se disait que les villes verticales, concentrées et connectées seraient plus écologiques et vertueuses. Mais on commence à revenir sur cette idée. L'excellent livre La Tentation du bitume montre comment la ville dense déporte, pour des raisons logistiques d'acheminement des produits de consommation, un besoin d'espaces à l'extérieur et crée aussi de l'étalement.

L'étalement urbain, ici à Gonesse, Val-d'Oise (crédit : David.Monniaux, CCBYSA)

Pour moi, le plus "smart", serait de redynamiser les villes de tailles moyennes. Pour qu'elles soient attractives, une taille critique doit être atteinte. Le coût de la vie est souvent inférieur, c'est un point positif, mais elles doivent aussi proposer une vie sociale et culturelle suffisamment riches ; offrir de l'emploi à deux conjoints par exemple. C'est plus facile de trouver deux emplois à Lyon ou Toulouse qu'à Châtellerault ou Vannes ! Certes, le télétravail offre une solution, mais se limite à certains travailleurs, du numérique notamment qui, d'un coup de TGV, vont voir leurs employeurs de temps en temps. En outre, la décentralisation des entreprises publiques et des administrations, en vogue à une époque, pourrait revenir au goût du jour ! 

- Pour rester sur la thématique de l'habitat, comment s'y applique la logique low-tech ?

Tout d'abord, avant de se poser la question de "comment construire", on doit se demander "pourquoi construire ?" ! Il commence à y avoir des innovations sur l'intensification de l'usage de l'existant. Il y a tellement de bâtiments sous-utilisés ! L'école par exemple : rien le soir, le weekend, ni pendant les vacances ! Avant de penser à la création d'une maison des associations et d'un nouveau collège, on pourrait imaginer de regrouper les deux. Sous la pression économique, certaines communes, au lieu de construire de nouvelles crèches, subventionnent l'installation d'assistantes maternelles à domicile. Au lieu de construire des mètres carrés, on utilise des mètres carrés existants : les logements des gens !

"Certaines communes, au lieu de construire de nouvelles crèches, subventionnent l'installation d'assistantes maternelles à domicile. Au lieu de construire des mètres carrés, on utilise des mètres carrés existants !"

J'ai beaucoup aimé la proposition de Nicolas Hulot sur le "zéro artificialisation", parce que le problème dans le bâtiment, c'est ça ! Ce n'est plus possible d'artificialiser un département français tous les huit ans...

Une fois qu'on a décidé de construire, on peut envisager l'éco-conception, et privilégier la réhabilitation plutôt que la construction neuve, même si c'est plus "désagréable" pour tout le monde : il y a des mauvaises surprises, des terrains à dépolluer, des coûts supplémentaires, c'est plus compliqué, plus long… 

Et avant de barder les bâtiments de technologie, de capteurs... on peut s'inspirer du bon sens traditionnel : ventilation naturelle, puits canadiens, exposition au soleil, taille des ouvrants…

Parfois, on se heurte à des problèmes d'échelle. La densité ne permet pas certains procédés : on ne peut pas construire en paille ou faire des toilettes sèches pour un immeuble de vingt étages !

Maison écologique "Earth house" à Dietikon, Suisse (crédit : Roland zh, CCBYSA)

L'emploi des matériaux biosourcés [ndlr : issus de la biomasse animale ou végétale : bois, paille, chanvre, plume, laine…], c'est pertinent et intelligent, mais pour l'appliquer à une échelle conséquente, le problème de ressources se pose : on ne sait pas en faire suffisamment ! Ou bien il faut construire beaucoup moins, ou réutiliser beaucoup mieux les déchets de chantiers, ce qui est loin d'être évident.

- Parlons maintenant des déplacements. Quelles sont les formes low-tech des transports ?

Quand on parle de problématiques d'urbanisme, de transports, de santé... on est sur des temps longs. Il y a des schémas ancrés, les choses ne peuvent pas se faire d'un claquement de doigt. Autant sur l'agriculture, je pense qu'on peut agir en l'espace de 5 à 10 ans, et faire un virage formidable. Autant sur les déplacements, c'est coton ! 

"La voiture particulière n'a pas d'avenir souhaitable"

Une chose est sûre, la voiture particulière n'a pas d'avenir souhaitable ! Elle est dévoreuse d'espace, de ressources, génère de la pollution, nuit à notre santé…

Pour moi, l'idéal, c'est la marche à pied, le vélo, le bus, quelques trains, sans oublier qu’à long terme, le train est un système très complexe, très difficile à maintenir sur la durée. Comment ? On doit être capable de contraindre la demande, et de développer des offres alternatives, sans déclencher de révolution ! Parce que la plupart du temps, les gens ne prennent pas leur voiture pour le plaisir, et n'ont souvent pas la possibilité de changer de mode transport facilement.

Pour développer les transports en commun, on est face à un cercle vicieux. Tant qu'il n'y a pas assez de clients, le service de transport en commun n'est pas suffisamment rentable, fiable, ou suffisamment fréquent ; et les gens ne prendront pas les transports en commun s'ils ne sont pas fiables et fréquents ! Le serpent se mord la queue !

Pour la voiture, il faut réduire progressivement la taille et la vitesse des véhicules. Aujourd'hui, je ne peux pas conduire un char d'assaut dans les rues, je dois me contenter d'un véhicule de moins de 3,5 tonnes avec le permis B… Mettre des règles et des limites, c'est perçu comme liberticide, mais c'est ça qui permet de vivre ensemble. 

Un vélomobile, vélo couché et carréné, aux Pays-Bas

On pourrait par une logique réglementaire ou fiscale, abaisser la vitesse maximale et le poids des véhicules. Ces deux points sont liés, car plus la vitesse maximale est élevée, plus on doit avoir des véhicules lourds, pour pouvoir encaisser les chocs. Retour d'une vignette au poids, interdiction au-dessus d'une tonne et quelque, puis on abaisse cette limite tous les ans de 10 kg, 20 kg… On ne peut pas se permettre des monstres de plus de deux tonnes tels que la Tesla S, et en plus de faire croire que c'est un objet durable ou écolo !

Baisser la vitesse maximale ne sera pas chose aisée. Quand on voit la bronca qu'a provoquée le passage à 80 km/h sur les routes… Mais cela fera que, au fur et à mesure,  les choix de société se porteront sur d'autres modes de transport.

Il faut en parallèle développer les alternatives, comme le vélo, et lui donner une place plus grande. Les innovations existent, comme le vélo couché, caréné, qui permettent de faire plus de kilomètres et de moins se fatiguer, ou à assistance électrique, où il y a certes une batterie, mais si ça permet d'économiser une voiture, ça fait des ressources bien utilisées ! 

Les alternatives sont à portée de main, mais la transition ne sera pas évidente. On ne peut pas faire cohabiter des “pots de yaourts” de 600 kg avec des 4x4 de deux tonnes, on se sentira pas très en sécurité sur la route ! La cohabitation ne sera pas évidente. 

"La 2 CV, mais avec un filtre à particules, s'il vous plaît !"

- Ce n'est pas le retour à la bougie que tu prônes, c'est le retour à la 2 CV !

Absolument ! La 2 CV, mais avec un filtre à particules, s'il vous plaît ! Si on remplaçait toutes les voitures en circulation aujourd'hui par des 2 CV, on aurait un vrai problème sanitaire de qualité de l'air ! Mais c'est sûr que c'est une voiture écologique : 500 kg, petit moteur, 100km/h en vitesse de pointe, pas de matériaux composites difficiles à recycler, équipement minimaliste…

(crédit : Tine Steiss, CCBYSA)

Gardons le meilleur de la motorisation d'aujourd'hui, l'électronique, les niveaux de gaz d'échappement d'aujourd'hui, mais revenons au poids, à la vitesse max, et au confort de la  2 CV ! Mais faisons-le progressivement...

Enfin, il faudra fiscaliser encore un peu plus le carburant ! La fiscalité doit basculer du travail aux ressources : augmenter la fiscalité environnementale, mais rendre du pouvoir d’achat sous forme de réduction des charges sociales.

- Comment vois-tu l'avenir du secteur numérique ?

La croissance du secteur numérique implique des effets négatifs qui commencent à se voir ! Ça représente plus de 10% de l'électricité mondiale, ce n'est pas négligeable ! Et l'extraction des ressources a des effets désagréables pour les pays comme la Chine, le Congo, le Chili…

Des efforts sont faits, indéniablement : les appareils consomment moins d’énergie ; les centres de données sont optimisés (architecture, température de fonctionnement plus élevée et climatisation réduite, refroidissement à l'eau, récupération de chaleur pour chauffer des bâtiments ou des équipements collectifs, etc.)

Le problème, c'est que l'effet rebond, dont on parlait lors de notre entretien précédent, joue à plein dans le numérique ! Avec le big data, la quantité de données explosent, comme les capacités de calculs, nécessaires pour l'intelligence artificielle. Les objets personnels, certes consomment de moins en moins, mais se multiplient. L'obsolescence, marketing, systémique, ou technique parfois, fait qu'on change ces objets fréquemment.

Le numérique consomme plus de 10% de l'électricité mondiale. Ici, un data center.

On sait que l'impact du système numérique pourrait être réduit d'un facteur 10, voire même 100, d'après les spécialistes des green IT [technologies "vertes" de l'information et de la communication]. En augmentant la durée de vie des appareils, leur modularité ; en adaptant les performances attendues des sites et des réseaux ; en remplaçant la communication sans fil par des câbles ; en concevant des pages web, des logiciels beaucoup plus frugaux... La mauvaise nouvelle, c'est qu’aujourd’hui les tendances sont exactement inverses ! Plus que jamais, il y a obsolescence des matériels, inflation des usages, augmentation du poids des données échangées, des logiciels, explosion de la quantité stockée…

Peut-on allier une prise de conscience du public, pour qu'il modifie ses usages, avec une poussée réglementaire, avec des contraintes, des taxes… ? Oui mais c'est compliqué, parce qu'avec le numérique, on est sur des chaînes de sous-traitances en cascade, mondialisées, et si on taxe des centres de données à Aubervilliers ou à Gravelines, ils vont vite partir au Groenland, en Finlande, ou peut-être en Chine, où leur consommation génèrera encore plus de gaz à effet de serre !

Ce n'est pas comme pour une voiture sur laquelle on peut mettre une vignette, et réguler. Votre voiture pèse une tonne, vous devez payer tant. Et même si la voiture est fabriquée en Suède, pour circuler sur un territoire donné, une taxe locale s'applique. Pour le numérique, c'est plus compliqué. Mais on peut imaginer jouer au niveau du fournisseur d'accès, limiter la quantité de données, le débit…

On a pris plein de mauvaises habitudes, avec le forfait mobile par exemple... C'est comme si nous avions un forfait pour l'eau : je pourrais remplir ma piscine pour le même prix que si je prends uniquement une douche ! Les gens auraient sans doute plus de piscines !

Il y a des solutions, réglementaires, culturelles, incitatives, fiscales. On doit réfléchir à une frugalité numérique, tout en conservant le "bien commun" du numérique, comme Wikipédia. Quelle forme peut-elle prendre ? C'est une question à laquelle il est encore difficile de répondre, même s’il y a des pistes très sérieuses !




Pour aller + loin

- La note "Vers des technologies sobres et résilientes - Pourquoi et comment développer l'innovation "Low Tech" ?", issue des travaux d’un groupe de réflexion réuni dans le cadre de La Fabrique Écologique entre octobre 2017 et août 2018, dont Philippe Bihouix est co-auteur.



Chapô : un four solaire. Crédit : Low Tech Lab.




* Source : "Ça suffit le gachis", site de l'ADEME.






Commentaires

Bonjour
Article interessant certes. Mais... toujlurs et encore c.est une revolution des mentalites qu.il faut. La 2Cv en effet pourquoi pas mais comme des enfants gates nous en voulons plus. Un monde ultrasecurise avec des airbags partout... Cette escalade dans l.avoir et le paraitre fait aussi tourner le monde. Demander l.inverse c.est quasiment jouer contre son camp. Je n.ai pas de solution mais des interrogations sur cette revolution des pensees. D.autant que cela doit depasser nos frontieres. Demain (le film) c.est maintenant....??? Action.

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