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Chronique du Moulin Bleu #2

Gérer son entreprise depuis son oasis confinée ?


Le mercredi 11 mars 2020, le collectif signait l'acte de vente du lieu : Le Moulin Bleu était né.
Moins d'une semaine plus tard, la France entrait en confinement total du fait de l'épidémie de COVID 19. Dans cette chronique, les habitants du Moulin Bleu racontent à plusieurs voix la folle accélération de leur aventure au moment où le pays se met au ralenti. Ils racontent comment un projet écologique, collectif et expérimental ouvre de nouveaux horizons au moment où d'autres, que l'on croyait indépassables, se ferment.


L’organisation du travail en confinement

Les profils des membres de notre collectif sont assez variés. Parmi nous : prof de SVT dans un collège public, chef d’entreprise, agent de la fonction publique en collectivité territoriale, salarié chez EDF et Engie... Nous ne faisons pas partie des professions de terrain indispensables à la réponse sanitaire mobilisées sur le terrain depuis le début du confinement. Certains se sont mis naturellement en télétravail, leur travail leur permettant, d'autres se sont lancées avec plein d'entrain dans des travaux d'agriculture et de construction.

Concrètement, nous avons mis en place un espace de coworking, identifié les espaces qui captent le mieux internet, et réfléchissons à un outil de gestion des espaces de visioconférence – donner des cours à distance avec des élèves invisibles, parfois perturbés par une saturation du réseau, c’est sportif. Le sujet de la sobriété numérique est aussi arrivé sur la table, pour permettre une meilleure gestion de la ressource limitée – particulièrement en ce moment - qu’est la bande passante. On en profite au passage pour éveiller nos consciences à la réelle problématique posée par les usages que nous faisons de nos ordinateurs et téléphones « intelligents ». 



Un gérant en confinement


Parmi eux, un gestionnaire d'entreprise, Charles-Adrien Louis, 34 ans, dit "CAL".
Il est co-dirigeant de BL Evolution, un bureau d’étude en développement durable auteur, entre autre, du rapport détonant : comment faire pour rester sous la barre des 1,5°C.
Au moment de la signature de l’acte de vente, le 11 mars, CAL a été l’un des premiers à venir au Moulin. La semaine qui a suivi, avec l’annonce du confinement, il prenait de plein fouet la réalité du confinement pour son entreprise, ses collaborateurs et ses collaboratrices.

Margaux, une des membres du Moulin, l’interroge sur son quotidien et la gestion de son entreprise à la campagne en temps de confinement.

Peux-tu nous présenter BL Evolution ?

BL Evolution c'est un cabinet de conseil qui accompagne les organisations, entreprises et acteurs publics à identifier et comprendre les enjeux de la nécessaire transition écologique, à bâtir des stratégies et des plans d’actions adaptées et à se transformer vers de nouveaux modèles économiques plus durable pour eux, leurs salariés et surtout peu impactant pour l'environnement. C'est un cabinet qui a doublé son effectif en 1 an 1/2, avec 15 collaborateurs-rices aujourd'hui, tiré par des marchés comme les plans climat qui ont développé notre activité. Il y a eu du travail de fond aussi pour se faire connaître. Puis l’étude sur les 1,5°C nous a amené beaucoup de notoriété. Nos clients savent à quoi s’attendre avec nous, qu’on a un discours lucide et qu’on est là pour les challenger.

Comment as-tu géré la mise en place du confinement au niveau de ton cabinet ? Avez-vous fait appel aux mesures exceptionnelles mises en place par le gouvernement ?

En tant que gérant, tu es face à l’incertitude, tu dois prendre une décision, tu as des informations parcellaires qui t’arrivent... au début, comme tout le monde tu crois que c’est juste une grosse grippe, et très vite il faut comprendre la situation, savoir ce que ça va impliquer, anticiper, comprendre ce qu’il en est des entreprises comme la tienne, te questionner sur le chômage partiel… c’est stressant et pas simple à gérer.

Une des premières choses qu'on a regardée, c’est le niveau de trésorerie. On n’a pas tout de suite demandé le report des charges sociales [paiement des charges d’avril différé en juin], parce qu'on ne savait pas combien de temps ça allait durer… On a pris le temps de faire un "crash test" pour savoir où on atterrissait à la fin de l’année dans le pire des cas. Et aujourd'hui, on a fait la demande de report pour être plus serein.

Quand le dispositif du chômage partiel s’est mis en place, nous nous sommes demandé si c’était intéressant pour nous, ce que faisaient les concurrents. On a été interpellés par le fait que plus de la moitié des cabinets de conseil se mettaient en chômage partiel. Notre activité dépend de la commande des clients, ça semblait légitime.

"Nous avons décidé de ne pas recourir au chômage partiel, notamment par solidarité avec les professions plus en difficultés."

Cependant, ça n'a pas été une évidence pour nous. D'abord parce qu'on s’était préparé à avoir une pause commerciale à cette période du fait des élections municipales. Ensuite parce qu'on s'est posé la question sous l'angle du bien commun. Si c’est l’État qui paye le chômage partiel, c’est tout le monde. Il nous importait donc de le demander si on en avait vraiment besoin. Il était important de ne pas prendre cette décision en fonction de notre intérêt uniquement, mais en prenant aussi en compte les impacts sur l’écosystème dans lequel on gravitait. Aujourd’hui on a donc pris la décision de ne pas y recourir, notamment par solidarité avec les professions plus en difficulté.

Est-ce que le confinement a une incidence sur l’activité que mène BL Evolution ?

L’inquiétude concerne surtout la reprise. Il y a une incertitude : est-ce que les entreprises vont arrêter de faire à appel à nous en se disant « on arrête tout ce qu’on externalise car on n'a plus les moyens » ? ou est-ce qu’elles vont se dire qu’il est enfin temps de se poser des questions stratégiques sur notre responsabilité, notre impact environnemental ?

Pour la partie d'accompagnement des collectivités territoriales, je n’ai pas d’inquiétude. C’est certain que la France, dans 10 ans, sera beaucoup mieux structurée sur ses aménagements cyclables par exemple, et il faut des gens qui les aident à savoir comment faire, donc ils continueront à faire appel à des structures comme la nôtre. En revanche, l'incertitude de la tenue du deuxième tour des élections municipales pèse. Une des situations possibles, c’est qu'il soit reporté en mars 2021, ce qui peut générer une année pendant laquelle les élus sortants ne voudront pas s’engager sur de la planification, ce qui peut se comprendre. A nous de gérer ça au mieux.



Comment sens-tu tes collaborateurs dans cette période ?

On n’a eu aucun problème à se mettre en télétravail – de fait, avec nos nombreux déplacements, on est habitués à ça. Mais Ce qui commence à poindre, c’est l’isolement des gens. Ceux qui ont accès à un espace extérieur, c’est plus simple pour eux à gérer que ceux qui sont enfermés dans des espaces restreints, en intérieur. On a quelques salariés dans ce cas-là. Et il y aussi le profil psychologique des gens - il y en a qui n’ont pas besoin de trop de contacts et ne s’en portent pas plus mal, et d’autres qui ont besoin de relations sociales riches. Tu peux continuer tes apéros en ligne, mais c’est pas pareil.

Donc on essaie de trouver des choses qui permettent de maintenir du lien, organiser des temps collectifs. Malgré tout tu es derrière l’écran, quelqu’un pourrait aller mal et faire bonne figure… est-ce que c’est le rôle de l’employeur de se soucier de ça ? Difficile à dire. Nous on a tendance à le faire un peu… ça c’est très lié à notre passé associatif pour le coup !


Dans mon cas, c’est aussi lié à ce que je porte dans les territoires que j’accompagne. Ne pas être simplement dans une posture de consultant, mais pouvoir aussi s’appuyer sur du vécu, de l’expérimenter localement. Même si notre rôle est de regarder, comprendre et transmettre, apporter une touche de vécu ne peut pas faire de mal.

Quel lien fais-tu entre ton travail et  le Moulin Bleu ?

Le Moulin Bleu est née de la volonté de mettre en cohérence nos actes, notre manière de vivre avec ce qu’on dit, la vision qu’on porte.  Après avoir expérimenté en milieu urbain avec la Maison Bleue, on expérimente en milieu rural. L’objectif c’est de tester et d’inspirer, voir ce qui est possible, ce qui est plus difficile et fabriquer des récits ancrés sur du concret, du vécu et pas simplement de l’imaginer. 

Dans mon cas, c’est aussi lié à ce que je porte dans les territoires que j’accompagne. Ne pas être simplement dans une posture de consultant, mais pouvoir aussi s’appuyer sur du vécu, de l’expérimenter localement. Même si notre rôle est de regarder, comprendre et transmettre, apporter une touche de vécu ne peut pas faire de mal.

Mon challenge pour l’année qui vient, c’est de réussir à être mieux organisé dans ma vie pour me permettre de mener mon implication dans le Moulin et dans BL Evolution de front. Si j’y arrive, ça montre que c’est possible ! Cette période de confinement fait réfléchir : je me rends compte que j’arrive à gérer mon activité tout en étant à temps plein au Moulin – mais sans les réunions clients, ni les déplacements qui vont avec. L'avenir reste une inconnue pour l’instant...

Au début de l'année 2020, le Moulin Bleu s'est vu accorder un prêt de 195 000€ sur 7 ans par la Coopérative Oasis. Grâce à ce prêt, ils ont pu finaliser l'achat du Moulin. Nous cherchons encore des investisseurs pour verser la seconde tranche du prêt, qui leur servira à financer leurs travaux. Ce prêt est associé à un accompagnement par la Coopérative sur plusieurs aspects, notamment le montage juridique et financier.

Soutenez le Moulin Bleu via la Coopérative Oasis !


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